Pages A4 - 29 à 32.

 

2. 3- Lettres entre maman et Aline. (Suite 39-44)

.

(Tante Aline Heureux & oncle Germain Smal habitaient maintenant à la rue du Grand Pré).

 

 

19381943 Famille Fiems

 

Mars 1939                         ... J'espère que la Meuse n'a pas débordé jusqu'à votre nouvelle maison de la rue du Grand Pré et que vous êtes en bonne santé. Mon cas est tout à fait exceptionnel, car j'ai été admise à l'hôpital. J'ai été secourue par des étrangers et les sœurs de la charité sont venues à la maison pendant deux gros mois pour apporter leurs soins, leurs réconforts et même aider dans le ménage. Bien que je ne leur ai rien demandé, j'aurais eu tout le temps de mourir avant qu'Elisabeth ne m'apporte de l'aide, ni Richard d'ailleurs ...

                                           Elisabeth donna naissance à Georget le 31 octobre 1939.

                                           Le 10 mai 1940, la Belgique est envahie par les troupes allemandes. Etant soldat de réserve, Emile père parti avec son unité, le 1er chasseur à pied, 3e bataillon, 11e compagnie dans le nord du pays du côté de l'Yser, bien qu'il n'avait pas reçu l'ordre de mobilisation, mais voulait faire son devoir. C'est plus tard que l'on apprit que les pères de familles nombreuses n'étaient pas rappelés immédiatement mais restaient en réserve.

 

Samedi 18 mai 1940           Toute la nuit jusqu'à midi, ce fut un vacarme continuel avec les bombardements, les coups de canons et le feu des mitrailleuses aux dessus de nos têtes. Nous avons passés la nuit couchés dans la pièce du milieu au rez-de-chaussée et nous avons cachés nos affaires principales. L'après-midi, il y a eu un calme angoissant, seul des avions allemands traversaient le ciel. On nous dit qu'on a laissé trois jours à la Belgique pour se rendre aux autorités allemandes. A quatre heures, les troupes allemandes arrivent par la chaussée. Les autorités communales avaient fuis en nous laissant seuls, sans défenses et sans ordre. Le curé a constitué un comité communal avec quelques bonnes volontés et ont hissés un drapeau blanc à la maison communale ...

 

Dimanche 19 mai 1940       Aline et Germain sont venus nous apporter du pain. Tante Marie m'a apporté trois œufs mais nous sommes sept, une robe noire trop grande pour Madeleine et un tablier noir trop petit pour Léa, comme si nous étions en deuil. Notre commune fut privilégiée et protégée car si la bataille avait encore duré quelques heures, tout aurait été anéanti et nous n'avons déploré aucun mort dans la commune. Au soir, j'ai été pour la première fois au ravitaillement à l'école des garçons mais ce n'était pas très bien organisé. J'ai été bousculée et pressée comme un citron. Au bout de deux heures debout dans ces affreuses conditions, enfin j'ai pu avoir un seul pain. J'ai été me plaindre auprès du curé et m'a dit que demain j'aurais trois pains de 900 gr. Il n'y avait plus d'eau parce qu'il n'y avait plus d'électricité pour actionner les pompes et qu'on ne pouvait pas faire de lumière ...

 

Lundi 20 mai 1940             Ce matin, nous n'avons toujours pas d'eau, ni d'électricité et presque plus de charbon. Je n'ai pas lessivé et j'ai profité de mon feu du matin pour repasser quelques linges, faire le dîner et le café. Il y a des jours où les enfants sont insupportables, ils dérangent tout et ne remette rien en place. Après-midi, j'ai reçu la visite de Melle Philippe et les enfants ont étés promenés un peu. Elle accuse aussi les français d'avoir fait beaucoup de tord aux belges et ont pillés comme les boches en 1914. Vers cinq heures, je suis allée chercher du pain et j'ai été chez Pitchin pour trouver du beurre mais il n'y en avait plus, peut-être demain chez la marchande de lait. Pour l'instant, tout est calme et ceux qui ont approchés les allemands disent qu'ils sont fort corrects et affables. Au soir, nous sommes allez chez tante Hermance chercher du pain militaire qu'elle avait eu des français, mais il était si dure que l'on ne pouvait pas le couper ...

 

Mardi 21 mai 1940            Vers une heure du matin, les allemands sont arrivés avec des chars d'assaut et des autos, et se sont dirigés vers les écoles. Je me suis couchée et je grelottais de froid malgré que je fusse bien habillée. Après le déjeuner, Florina est venue me dire qu'il y avait du beurre et j'ai été en chercher 1 kg. Chez Pitchin, ils ne m'ont donné que 2kg½ de pommes de terre. Les enfants vont dans la cour de l'école où il y a les soldats. Richard et Yvonne ont goutés leur rata et ça leur semble bon ...

 

Vendredi 24 mai 1940        Les allemands sont partis hier soir, c'est un bon débarras. Ils ont dévalisés les magasins en payant un mark pour dix francs belge et nous sommes toujours sans eau, ni électricité. Maintenant le charbon diminue. Au jardin, j'ai planté quelques haricots. Il y a quelques hommes du village qui sont rentrés mais toujours pas d'Emile. J'ai lessivé les linges dans des seaux avec l'eau de la citerne et j'ai fait la vaisselle. Les enfants sont partis se promener un peu pendant qu'il fait beau mais trop sec quand même. Je n'ai pas su me décider à tuer les pigeons, ainsi que les poules et les lapins. Léa en voulant nettoyer la cage aux pinsons en a laissé s'envoler l'un d'entre eux et c'est justement le meilleur ...

 

Samedi 25 mai 1940           La nuit, il y a des fusées rouges qui donnent des lueurs dans la chambre. Au loin, on entend les grondements des bombardements et des coups de canon. On dit que les allemands sont à Amiens mais les avions passent et repassent en rasant les toits. Ce matin, j'ai nettoyé avec Léa et préparé le dîner. Après-midi, j'ai reprisé les bas. Au soir, Tante Marie Duvivier est venue avec les deux gamines en disant que ceux qui sont partis ne reviendront plus parce que c'était au moment où les bombardements étaient les plus forts et qu'ils avaient étés mitraillés, etc ... Que l'on se bat sur l'Yser, enfin des horreurs, mais je suis persuadée qu'elle mentait ...

 

Dimanche 26 mai 1940       J'ai eu la confirmation par Marie Anselme qui vient de passer à la maison, ainsi que de tante Hermance. Germain avait été à Gilly mais en revenant, on lui a réquisitionné son vélo et il a dû continuer à pied. Cependant, Aline et Germain ne sont pas retournés à Sclayn, mais sont toujours à Morlanwelz. Et puis, il y a eu de l'orage et j'ai mis les enfants couchés ...

 

Lundi 27 mai 1940            ... Il y avait école le matin seulement et j'y ai envoyé les grands. Après-midi Emile a été chercher le pain au ravitaillement. Léa a porté la carte de charbon et Francine est allée chez le marchand de lait. Léa devient très têtue, n'écoute pour rien, fait à sa tête et veut se rendre maître de ses frères et sœurs ...

 

Mardi 28 mai 1940            La Belgique a capitulé. Quand Emile arriva dans les Flandres, les soldats belges s'enfuyaient vers l'Angleterre ou le sud de la France. Sous les bombardements de l'aviation allemande et pour échapper à l'ennemi envahisseur, il s'est retrouvé du côté de Montpellier.

 

Mercredi 29 mai 1940        ... Ma tante Marie est encore ici. Elle se mêle de tout que je ne suis plus maître chez moi et elle me met les nerfs à bout. Elle raconte que les civils sont fait prisonniers et qu'on les fait travailler. Que l'on se bat encore à Ostende et toutes sortes de cracs. Enfin, elle est partie, en espérant qu'elle reste chez elle et qu'elle me laisse en paix. Les allemands avaient installé une Kommandantur à Morlanwelz et qu'ils occupaient toutes les maisons vidées de leurs habitants. J'ai nettoyé la maison de fond en comble dans l'appréhension heureuse du retour d'Emile mais quelle angoisse vivons-nous qui me rend triste et inquiète ...

 

Vendredi 31 mai 1940         ... Depuis hier, les évacués reviennent chez eux mais il n'y manque plus qu'Emile que personne n'a encore vu. J'ai préparé son linge de rechange, ses pantoufles, tout est prêt pour son retour. D'autres évacués ne sont pas encore rentrés non plus. Certains sont avec leurs charrettes et ils y en a qui ne savent plus marcher ...

 

Dimanche 2 juin 1940        ... Je viens de recevoir une lettre d'Emile où il dit qu'il est sain et sauf, et qu'il est en zone libre en France, à Montpellier. Il raconte tout ce qu'il a vu, notamment les bombardements des colonnes de réfugiés et qu'il s'est engagé dans une ferme pour gagner un peu d'argent en vue de son retour ...

 

                                           Après quelques jours, Richard Fiems, né le 6 mars 1875, a quitté la ville de Gand avec tout son matériel de peintre en bâtiment: grandes échelles, restes de peinture, pinceaux, banc de menuisier et ses effets personnelles, sur une charrette à bras. Il avait dis qu'il a mis deux jours pour faire le trajet pour venir s'installer chez son fils au 61, rue Royale à Carnières. Il avait quand même prévenu, quelques jours avant, et avait eu la permission de pouvoir rester jusqu'à la fin de la guerre. Cependant, il ne fut pas reçu à bras ouvert, mais sa belle-fille si douce et si gentille l'a accueilli malgré tout de bon cœur en l'absence de son mari. Quant aux grandes échelles de bois de 4 à 6 mètres, elles étaient fort encombrantes et furent données à la paroisse St. Joseph de Carnières Trieux, bien que le nom de Richard Fiems y fût peint. Pour les fonds de peintures, elles furent mélangées avec de l'huile de lin, ce qui permit de repeindre les portes, fenêtres et armoires de la maison. Richard remastiqua les châssis de la véranda qui servait de pièce de séjour et d'arrière cuisine.

                                           Mais en août, quand Emile revint de son exil, il fut fort furieux de voir que son père s'était installé chez lui en pleine guerre alors que sa femme était enceinte. Il ne pouvait accepter cela puisse qu'il avait été abandonné dans les rues de Gand à l'âge de deux ans et demi soit deux ans après le décès de sa mère, Juliana Lippens. Malgré tout cela, il ne mit pas son père dehors, il l'accepta sous l'insistance de sa femme de faire une croix sur le passé. Chacun vaqua à ses occupations, Emile repris son travail à la mine du Bois des Vallée à Piéton et les enfants retournèrent à l'école.

                                           Le 15 septembre 1940 naquit Gaston Antoine (N° 10) et fut baptisé le 21 septembre. Son parrain est Antoine de ............................ dont l'épouse est sa marraine. Le grand père Richard s'était remarié avec Philomène Alphonsine Toussaint de La Hestre et il décéda à Carnières le 24 mars 1941 à 66 ans d'un mal inconnu à cette époque qu'aujourd'hui l'on pourrait appeler cancer du foie. Le 29 mai 1941, Emile fils fit sa communion solennelle.

 

9 juillet 1941                      ... Notre retour s'est bien passé par le train et le tram. Les fèves de marais ont étés très bien goutées de tous et cela leur a semblé bon. Les choux sont tous repris, malheureusement on ne distribue plus de pommes de terre car les doryphores ont fait beaucoup de ravages. Tous les champs en sont infestés. Les deux petites sont bien gentilles en colonie à Rochefort ...

 

6 avril 1942                        ... Léa est partie en service au 123, rue de Percke à Uccle. Elle se plait bien mais se croit au bout du monde. Madeleine est en colonie à Alsemberg. Nous espérons que la guerre finira bientôt afin de nous revoir tous. De Gilly et de Binche, pas de nouvelles ...

                                           Le 30 janvier 1943 à huit heures du matin est né Jean-Louis Joseph Maurice (N° 11) et il fut baptisé le 31. Son parrain est son frère Emile et sa marraine, sa sœur Léa. Nous avons choisit le prénom de l'évêque de Tournai.

 

12 septembre 1943              Récit d'Emile fils: Depuis le 13 juin, j'ai eu 14 ans et donc atteint l'âge du travail et comme nous ne sommes pas riche chez nous, je dois aller travailler au lieu de continuer des études. Ainsi, je suis entré comme apprenti chez Decorde-Wespre (vitrier & vitraux d'art) sur la place de Carnières. Je dois me lever plus tôt que d'habitude mais d'un pas lourd. Le travail qu'on me fait faire est bien compliqué et me fatigue beaucoup. Comme je suis jeune, craintif, maladroit et n'étant pas motivé, le patron se rendit compte que ce travail ne me convenait pas du tout. Alors, le 27 décembre 1943, il me proposa d'aller travailler à la verrerie-miroiterie Desmedt à La Louvière. Les premiers jours tout allait à merveille. Après six mois, j'étais devenu polisseur de verre et je montais en grade petit à petit. Ce n'était pas vraiment un métier, dans la boue, je n'avais plus de goût, ni de joie. Je travaillais de travers exprès que j'ai failli être renvoyé à plusieurs reprises puis je me suis calmé dans l'espoir de trouvé mieux.

 

10 mars 1944                      Depuis quelques jours, je suis encore malade et faible. Ma sinusite va mieux mais j'ai une laryngite et je ne sais plus rien avaler. En plus, je suis enceinte de cinq mois et je dois prendre un repos complet. Comme c'est impossible avec les enfants à la maison, la mutuelle m'a placée à l'hospice de Jolimont pour deux mois, peut-être même plus. Ce sera long mais enfin si au bout, il y a guérison et avec ça la fin de la guerre, nous serions tous dans la joie. On a aussi placé cinq enfants, ainsi il ne reste plus que Léa, Emile, Madeleine et le papa.

 

25 avril 1944                      Lettre d'Emile père: Un bien grand malheur vient nous éprouver. Madeleine (38 ans) vient de décédé hier à 3h½ de l'après-midi à l'Hospice de la Compassion de Jolimont et le 23 avril à 2 heures du matin naissait Joseph (N° 12) avant terme. L'enterrement se fera vendredi à 9 h. Le premier mai à neuf heures du matin en l'hospice de Jolimont, situé à Haine Saint Paul, est décédé Joseph et il fut enterré auprès de sa mère.

 

                                           Léa était servante chez les Dubois-Dullière à Leval-Trahegnies qui étaient grossiste en bois de charpente. Emile (fils) restait chez son parrain Emile Duvivier et sa marraine Hortense Roos qui habitait au 40, rue Duvivier à Carnières dont c'était un café. Madeleine, Yvonne et Francine était à l'orphelinat des sœurs à la rue Dufonteny à Carnières. Richard et Gaston sont chez Bichart, Mont Thalbor à Dilbeek. Jean-Louis fut placé à la crèche de Nivelles. Emile père est tombé malade et il fut emmené à l'hospice de Jolimont, le 1er juin 1944. Après de grandes souffrances, crachant du sang, il s'éteignit comme une chandelle le mardi 19 décembre 1944 à 8 heures du soir, à 41 ans. Il avait la silicose avec ses poumons remplis de poussières de charbon.

 

24 mars 1945                     Lettre de J-B. Gailliez (tuteur) à Aline Heureux: Nous souhaitons que vous soyez en bonne santé ce qui n'est pas de même de votre sœur Elisabeth qui est grippée mais j'espère que d'ici quelques jours plus rien ne paraitra. Quant au petit Jean-Louis, vous pouvez le prendre chez vous quand vous voudrez. La sœur supérieur de la crèche s'informe du sort qui sera réservé à l'enfant et voudrait savoir le plus tôt possible quand vous comptez aller le chercher. N'oubliez pas de passer chez la sœur de votre mère, Marie Duvivier à Morlanwelz au 41 rue Montoyer, afin de prendre le linge qui appartient à Jean-Louis. Nous admirons le courage que vous déployez en ces moments, surtout avec votre belle-mère malade, son âge et sa maladie sont les auteurs de son caractère plutôt exigeant. La patience est une des plus grandes vertus à qui sait l'employer ...

 

26 avril 1945                      Lettre de Marie Duvivier à Aline Heureux: Je viens vous faire savoir que vous pouvez venir chercher le petit Jean-Louis, il est à votre disposition. Elisabeth est venue et me dit que vous n'avez pas besoin de papier comme tu es sa propre tante. On demande d'aller le plus vite possible à la crèche hospitalière de Nivelles. Je peux aller avec vous si vous voulez ainsi que son frère Emile qui est chez nous et qui me dit que vous pouvez l'élever comme votre propre enfant. Pour tout renseignement, vous pouvez écrire à la subrogé-tutrice: Melle Georgina Philippe au 45 rue Royale à Carnières.

 

<  Page précédente  -  page d’accueil  -  table des matières  -  page suivante  >