Pages A4 - 43 à 49. 

3. Le temps d'une jeunesse.

 

3. 2- Des parents dévoués. (45-68)

 

1936 Carnières# 1947 Léa Fiems 1943 maison Carnières A

Mes parents, frères & sœurs en 1936.       Léa, ma sœur & marraine en 1947        La maison où je suis né: rue Royale 61 devenu 70 à Carnières.

                                                    A l’aube de ma vie déjà fortement perturbée, il y eu ce changement de cap que fut le 28 juin 1945 où tante Aline (Heureux), qui devint ma deuxième maman, venait me chercher à l’orphelinat de Carnières dont j’avais été transféré de la pouponnière de Nivelles. Evidemment, je ne pouvais pas me douter du bouleversement qui affecterait ma vie. Il paraît que j’étais ligoté au lit parce que j’embêtais les autres enfants et que je semblais affamé. Ce dont je me souviens, c’est la rue qui va à la gare qui était en pavés dans lesquels je callais mes pieds pour ne pas avancer et dans les bras, je gesticulais sans cesse en pleurant. Que se passait-il en moi inconsciemment face à ce déracinement ? C'est impossible de le savoir, pourtant, ce fut le début d'une enfance heureuse et comblée. Je me retrouvais à Sclayn où la maison était au milieu des près d’où le nom de la rue du Grand Pré, c’était un peu comme dans le feuilleton : "La petite maison dans la prairie". Aussi, au 1er août, j'avais repris un peu de poids car la balance du pharmacien indiquait 12,4 kg.    

                                                     Quant à l'oncle Germain (Smal) qui devint mon second père, il était presque toujours en bleu de travail et en sabots de bois. Plus tard, il a chaussé des galoches en caoutchouc. Il avait un malin plaisir à frotter sa joue contre la mienne, le soir, quand sa barbe était piquante, c'était une vraie râpe. Pour se raser, il sortait un coffret qui comprenait une glace orientable, un rasoir de sureté, un petit bol à eau, un blaireau avec lequel il appliquait la mousse d'un savon, une pierre d'alun pour les coupures éventuelles, un appareil à aiguiser et adoucir le tranchant des lames de rasoir et une réserve de lames. Il portait des lunettes rondes dont les verres étaient forts épais et portait un gilet dont l'une de ses poches contenait sa montre de gousset reliée à une chainette. Travailleur infatigable, dès son retour du service d'entretien mécanique à la papeterie Godin d'Andenne, il s'engouffrait, après avoir rapidement soupé, dans son atelier qui n'était pas encore raccordé à l'électricité et dont les murs de briques étaient à colombage. Le soir, il s'éclairait avec une lampe à carbure et j'aimais le regarder en m'asseyant sur un bloc de bois posé à une extrémité de son établi ou en jouant avec les copeaux de bois qui s'amoncelaient de plus en plus. Il possédait toute une panoplie de rabots et varlopes fabriqués par son père, ciseaux de menuisier, maillets, scies avec cadre en bois et cordage, équerres en bois, foreuse vilebrequin, chignole, mèches à bois, coins et calages en bois, clous, étau d'établi en bois, plaquettes de colle à fondre au bain-marie, etc ... Il m'avait confectionné un joli petit lit encagé en bois qui était placé dans leur chambre près du poêle à charbon dont on apercevait les flammes à travers de petites fenêtres en mica.

                                                     Il avait fait toute la menuiserie intérieure de sa maison : planchers, plafonds, portes, armoires, l'électricité dans la cuisine et la salle à manger, le raccordement d'un évier dans la cuisine et une grande remise en planches goudronnées adossée au pignon dont le toit était recouvert de papier goudronné pour y ranger son bois et ses planches. Tout ce gros œuvre fut terminé peu avant la déclaration de guerre dont il avait acquis le terrain en 1938. Pour tous ces travaux, matériaux et le terrain, ils n'avaient rien emprunté mais le dernier jour, ils leur restaient 25 centimes. Après la guerre, il poursuivit les aménagements à l'étage et construisit une véranda en bois à l'arrière de la maison avec trois vignes (deux de raisins noirs et une de blanc). Il cultivait quelques légumes dans son potager et élevait quelques animaux domestiques: (lapins, poules, coq, pigeons) à l'arrière de l'atelier. De nombreux arbres fruitiers furent plantés : un cerisier dans la cour, des poiriers en espalier, des pruniers (reine-claude et gros pruneau), des groseilliers et un noisetier au fond du poulailler. Cet enclos était grillagé sur les côtés et à deux mètres au dessus, avec deux grilles portières de part et d'autre pour pouvoir se rendre chez un voisin qui tenait un petit magasin. Sous le pigeonnier se trouvait le WC composé d'une planche posée sur un muret avec un trou recouvert d'un couvercle en terre cuite et dont la décharge se faisait sur le côté dans la fosse à fumier. Dans le pré entre la maison et la grand-rue, il y avait très souvent des nomades qui s'y installaient. Certains travaillaient dans des voitures d'occasion, d'autres dans les pneus ou dans les transports. Ils possédaient de luxueuses roulottes et étaient très accueillants. Je jouais beaucoup avec leurs enfants qui étaient vraiment très bien éduqués. De l'autre côté de la maison vers la Meuse, s'étendait un très grand pré, également inculte, où avec les enfants de la cité Tonglet nous jouions notamment au football et à la fin de l'hiver, nous y mettions le feu pour le débarrasser de toutes les broussailles.

 

1945 B Sclayn 1945 A Sclayn

En 1945 à Sclayn avec mes seconds parents, Aline Heureux & Germain Smal. Mon 1er jouet: une cuillère à moutarde en bois. 

                                                     Le 11 mars 1947, alors que je pesais 17,3 kg, survenait le décès de Florentine Detilleux, la maman de Germain, à 82 ans, dans son lit qui se trouvait dans la cuisine. Elle vivait avec eux depuis la mort de son mari, Emile Smal, survenu le 3 décembre 1942 qui était menuisier et apiculteur avec dix ruches portant chacune une lettre de son nom. Sous son lit, il y avait une trappe qui donnait dans un vide ventilé dans lequel fut caché pendant la guerre, les vélos, outils et objets précieux. La maison des parents située au 31, rue de Sclaigneaux, près de la gare,  fut vendue le 12 août pour cent vingt mille francs par le notaire Jamoulle d'Andenne, revenant pour moitié à son frère Félicien qui habitait au 34, rue de Verviers à Liège et qui était inspecteur d'assurance (Winterthur). Quant au chat "Zouzou" qui était gris tigré, fort gros et avait 15 à 16 ans, il était devenu aveugle et malade. Alors papa Germain le mit dans un sac de jute lesté d'une grosse pierre et le jeta dans la Meuse. Au bout de la rue, il y avait une pâture avec des vaches, clôturée par du fil barbelé avec deux chicanes pour permettre l'accès au chemin de halage, mais aujourd'hui disparu lors du redressement du cours du fleuve ainsi que les deux îles.

                                                     Le 13 septembre 1947, ce fut le décès de ma sœur et marraine, Léa, où seul mon frère et parrain, Emile, assista à l'enterrement d'Obourg à Havré. Il était assis à côté du cocher du corbillard tiré par un cheval. Pour ma part, j'étais à l'école gardienne qui se trouvait au rez-de-chaussée de l'école des filles tenue par des sœurs non loin de l'école communale des garçons. À la première leçon de picotage, j'enfonçais l'aiguille dans le postérieur de la fille qui était devant moi parce qu'elle m'agaçait. Ce que j'appris beaucoup plus tard et qui est assez troublant, c'est que Jeannine Lessire, qui devint ma femme, fit de même et qu'elle portait également une grosse boucle dans les cheveux. Je me souviens aussi que mon premier jouet était une cuillère à moutarde en bois et ensuite un petit chariot en bois fabriqué par mon second père. Un peu plus tard, il m'avait confectionné une auto avec une caisse en bois de sardines portugaises portant le nom "JESUS" et les roues de mon vélo à trois roues dont le guidon était formé d'une tête de cheval en bois.

Les sœurs avaient composées une chansonnette sur le village sur l'air de la paimpolaise:

               J'aime Sclayn et sa falaise,                |                Le paysan vit de sa terre

               Son école et ses beaux rochers.             |                Qui lui donna toujours du pain.

               On y coule des jours à l'aise,              |                L'ouvrier part à la carrière,

               À l'ombre de son vieux clocher.            |                À l'usine de grand matin.

Mais je ne me souviens plus de la suite. Quant au pont qui enjambait la Meuse, il avait été dynamité au début de la guerre. Pour rejoindre la gare de Sclaigneaux qui se trouvait sur l'autre rive, il fallait utiliser le service d'un passeur d'eau. Sa chaloupe pouvait contenir une dizaine de personnes et il tirait avec une pince sur un câble d'acier qui traversait le fleuve et qui était immergé dans l'eau pour permettre le passage des péniches. Cependant quand nous rendions visite à tante Célestine Heureux (sœur de notre grand-père) et à sa famille, papa Germain utilisait sa barque.

 

1940 Maison Emile Smal#  1950 Gevrinnes Maison Lemineur#

Maison Emile Smal à Sclaigneaux        -       Maison Léonide Lemineur à Gevrinne

 

Lettre à Germain Smal de la part des membres du personnel d'entretien de la papeterie Godin d'Andenne, le 29.11.1947:  

                                                     Bien cher camarade Germain, Profitant d'être tous réunis, à l'occasion de la Saint Eloi et de la remise de la breloque, nous voulons témoigner toute notre amitié pour les loyaux services que tu nous as rendus. Conseil à l'un, coup de main à l'autre. Parfois un peu grognard quand il s'agissait de ton outillage, mais quand même le cœur sur la main. Etant depuis vingt-cinq ans au service de l'usine, il doit être pris en exemple par nous tous, par son assiduité au travail et sa conscience professionnelle. Nous tenons à souligner toute la sympathie que tes compagnons de travail te réserve, même si parfois le Germain qui est en Smal se rebiffe, même si très souvent, mais toujours dans la normale, sa silhouette et ses réflexions nous font penser à l'animal que nous ne nommerons pas dont on dit: "Qui s'y frotte, s'y pique", nous n'en t'admirons que mieux. Nous espérons qu'il ne nous en voudra pas trop d'avoir improvisé cette petite manifestation de sympathie, et nous nous permettons de t'offrir ce modeste cadeau qui évidemment n'est pas de grand luxe, mais qui vient quand même du fond du cœur. Nous te prions de l'accepter en souvenir de cette franche camaraderie et qui te rappellera tes amis de travail. Vive Germain ! Vive Saint Eloi !

 

1963 Service d'entretien papeterie Godin#  1963 Germain Smal#

 

                                                     Comme les boiseries à l'extérieur se dégradaient assez rapidement, mon père travailla alors davantage le fer, le zinc, la maçonnerie et le béton. Il abattit l'annexe en planche goudronnée pour une construction en briques, plus vaste avec une double chambre à l'étage, avec l'aide d'un maçon. En plus du stockage de ses matériaux, il prévoyait un garage. Dans le vide entre le plancher de la chambre et le plafond du garage, il avait rempli de sciure de bois dans lequel j'avais beaucoup joué. Il fit les châssis du garage et de la chambre en fer. La toiture était en majorité couverte de tuiles et finissait par une petite plateforme couverte de zinc. Il refit également toutes les descentes de gouttière afin de pouvoir ramener l'eau de pluie dans une grande citerne de quatre mille litres qu'il avait maçonnée en remplacement des gros tonneaux métalliques. Pour son travail de soudure, il utilisait un fer à souder muni d'un réservoir cylindrique qu'il remplissait d'essence super. Il chauffait la tête de ce fer en ayant enflammé de l'essence dans un petit godet métallique. De temps en temps, il actionnait le piston situé à l'arrière du réservoir du fer. Quand c'était suffisamment chaud, le gaz d'essence sous pression sortait comme d'un chalumeau vers la tête où était fixée une grosse penne en cuivre qui rougissait et permettait de faire fondre du plomb en barre. Parfois, il s'énervait parce que cela ne démarrait pas assez vite et renversait quelques fois le godet d'essence enflammé qui embrasait aussitôt le bois de son établi dont il étouffait les flammes avec un chiffon. Il m'avait fait une chambre à côté de la leur et avait fabriqué sur place les armoires et garde-robe.

                                                     Plus tard, il démonta la véranda en bois et la refit en fer. Il dut faire de nombreux trous à la chignole à main dans tous les profilés pour les assembler et fixer par des rivets qu'il fabriqua lui-même avec des clous. Cette foreuse était placée dans un carcan carré en bois fixé à son établi. Il y avait une vis à la partie supérieure de la foreuse qu'il fallait constamment resserrer au fur et à mesure de l'avance de la mèche dans le fer. C'est ainsi qu'il fit des centaines de trous et ensuite marteler les rivets de maintien. Ce fut d'une solidité à toute épreuve qui lui prit pas mal de temps et d'effort. Par la suite, il apposa une bonne couche de peinture antirouille, du minium de fer. Il découpa des vitres, les fixa avec du mastic et peint l'ensemble avec de la couleur en poudre mélangée à de l'huile de lin.

                                                     Pendant ce temps, ma mère s'occupait du ménage, des repas, de la lessive et repassage, de contrôler mes devoirs et mes leçons, du jardin, de la basse-cour et des clapiers. Parfois, elle torréfiait du café vert conservé au grenier dans un sac en jute en remplissant un tambour qui se plaçait sur le poêle à charbon de la cuisine après avoir enlevé quelques cercles d’acier de la taque de chauffe. Il fallait constamment tourner la manivelle du tambour et s’assurer de temps à autre que les grains ne brûlent pas. La pièce était embaumée de cette bonne odeur de café qui, après refroidissement, pouvait être broyé parcimonieusement à chaque besoin dans un moulin à café en bois. Je tournais quelques fois ce moulin tout en chantant : tourne ma viole ... De même, pour cuire des galettes, elle devait enlever quelques cercles du poêle pour déposer le fer à galettes sur le support prévu à cet effet. Egalement, pour boucler ses cheveux, elle disposait le fer à friser au-dessus des braises et devait s’y reprendre à plusieurs reprises pour chacune des mèches de cheveux. Bien souvent, une bouilloire émaillée se trouvait sur le poêle, et ainsi on pouvait disposer d’eau chaude, soit pour se laver ou prendre un bain dans une grande bassine ovale en tôle galvanisée de gabarit numéro 8, soit pour verser dans un ramponneau contenant du café préalablement moulu et remplir une petite cruche. Pour repasser, c’était aussi un fer en acier, soit un numéro 6 ou 8, que l’on déposait évidemment sur le poêle bien chauffé et qu’il fallait saisir avec un gant ou une poignée en bois. Lors de la cuisson de tarte, elle utilisait une brique réfractaire ronde munie d’un cerclage d’acier appelé "tilla" qu'il fallait faire rougir pour ensuite le déposer dans le four qui jouxte le pot boule du poêle, y poser la tarte dans sa platine en tôle et la faire tourner de temps à autre. Durant les hivers rigoureux, je pouvais disposer de ce "tilla" chauffé, emballé dans du papier journal et déposé à mes pieds dans le lit.

                                                     Quelques fois, ma mère se plaignait que mon père tardait à effectuer certaines réparations qu'elle fit elle-même avec des moyens de fortune. Certains dimanche après-midi, elle m'emmenait sur son vélo aux conférences horticoles qui se déroulaient à l'école communale de Thon-Samson. Un panier en osier était fixé sur le porte-bagages de son vélo, où j'y prenais place. Bien souvent, à la fin de la séance, on me demanda de tirer des numéros d'un chapeau pour attribuer des lots qui consistait en sachet de graines, plante, arbuste, ou un outil tel que plantoir, sécateur, bêche, etc. Depuis l'électrification de l'atelier, elle disposait d'une machine à laver constitué d'une cuve en tôle galvanisée avec son couvercle au-dessus, d'un batteur à trois branches mû par un moteur d'un tiers de cheval qui se trouvait sous la cuve et qu'il fallait lancer à l'aide d'une manivelle. Une grande marmite en cuivre, dont l'extérieur était peint en noir, était posée sur un petit poêle à charbon appelé poêle crapaud qui lui permettait de faire bouillir le linge. Le sol de l'atelier venait d'être bétonné mais d'une façon brute.

                                                     Comme j'étais un peu casse-cou, mon père m'avait surnommé "Joe Louis" du prénom du boxeur noir américain (Barrow), dit "le bombardier brun", champion du monde des poids lourds, né le 13 mai 1914 à La Fayette (Alabama) et décédé le 12 avril 1981 à Las Vegas (Nevada). D'autre part, nous avons toujours eu un chat à la maison, en principe pour les souris. Après "Zouzou", nous avons eu un chat noir qui malheureusement fut tué sur la grand-route après un an et demi, que l'on avait appelé "Quiqui I". Ensuite, ce fut un noir et blanc "Quiqui II" qui aimait les œufs cuits durs. Chaque fois que l'on brisait la coquille d'un œuf, il accourait mais fut également tué par une voiture après trois ans. Maman m'amenait quelques fois chez sa sœur, tante Elisabeth Heureux, qui habitait Ben-Ahin près de Huy au 125 avenue Joseph Wauters où nous allions en tram. Une fois, elle avait recueilli un merle qui vivait en liberté dans sa maison, mais il y avait pas mal de carte de visite un peu partout. Ma mère me dit de me taire et de m'asseoir malgré tout, bien sagement, en précisant qu'elle nettoierait mon costume à notre retour.

                                                     Pendant ses congés payés, mon père fit un grand poulailler en maçonnerie de briques avec des clapiers en bois pour les lapins, une réserve de foin sous la toiture et le sol couvert par du béton brut. Il renforça toutes les clôtures de la propriété et coula des dalles en béton entre les piquets qui étaient des rails de chemin de fer récupérés aux carrières. Comme l'enclos des poules avait été réduit et qu'il n'y restait plus d'herbe, il aménagea un couloir à travers le jardin et un tunnel, fait de poutrelles en bois, sous le sentier et la dalle de la clôture, pour permettre aux poules de se dégourdir les pattes et gratter à leur aise dans une partie du grand près voisin dont on pouvait déplacer la clôture en fonction de l'état herbeux.  Mon père fit aussi des couches pour ses cultures entre la cour et le jardin qui jouxtaient ses poiriers en espalier. Il se sépara de ses pigeons qui faisaient des ravages dans ses semis.

                                                     Les 19 et 20 septembre 1950, lors de la grande kermesse du village vint s'installé une guinguette en face de notre maison mais près de la grand rue. Cependant, vu la proximité avec la salle Novelty de chez Jean Taton (père) où l'on dansait également, la commune ne voulut pas qu'il soit raccordé au réseau électrique. Les forains possédaient une grosse génératrice mais n'avaient pas de moteur. Ils avaient dénichés un tracteur chez un fermier qui à l'aide de sa poulie et d'une large courroie pouvait entraîner la génératrice produisant ainsi l'électricité nécessaire à l'éclairage et au limonaire, mais avec quelques fluctuations. Mais, tout à coup, la courroie se rompit. Les forains étaient bien embêtés et comme j'étais avec leurs enfants, je vins le dire à mon père. Aussitôt, il chercha sans son atelier des agrafes à courroie et ainsi, il alla la réparer. Bien sûr, les forains étaient fous de joies car on pouvait à nouveau danser dans la guinguette et ils nous donnèrent des entrées gratuites ainsi que des cadeaux à mes parents. Les gens venaient également de la salle voisine car c'était d'un genre fort différent et l'on s'y est bien amusé.

                                                     Il y eut de nouvelles constructions dans la rue, d'abord en face de la nôtre, chez Albert Beaujean (1917-1977) et Jeanine Courtois (1923-2005, veuve de Joseph Van Bellinghen) sœur d'Yvonne (1911 - ?, épouse de Jean Taton père, 1899-1957). Ils avaient 2 enfants: Francis Van Bellinghen du 1er mariage et Jacquy Beaujean (1946-2010). Albert était facteur, membre du comité des fêtes et musicien à la fanfare de Thon-Sansom. D'ailleurs, sur sa balustrade figurait les notes : do mi si la do ré pour "domicile adoré". Il demanda à la commune de rebaptiser le nom de la rue en: Avenue de Meuse et notre maison devint le numéro 56. Un peu plus loin, vint s'installer Emile Baptiste qui fabriquait des postes de TSF (Téléphone Sans Fil, nom donné alors à la radio) avec notamment de grosses lampes électroniques. Il avait un perroquet qui parlait. Sa fille, Renée (1917-1965) s'était mariée avec un pilote de la force aérienne: Albert Gobin (1915-2002) qui lors de ses passages garait sa voiture chez nous. C'était toujours en voiture sport: mustang, caravelle,... Il prit aussi des photos aériennes. Lors de ses passages au-dessus de la rue, il balançait les ailes de son avion pour nous dire bonjour.    Dans le fond: à gauche la cité Tonglet, à droite Gevrinnes.

1955 Avenue de Meuse & cité Tonglet#

                                                     Le soir, comme il n'y avait pas de maison entre la nôtre et la grand rue, on pouvait voir les quelques voitures et même les compter. À la TSF que le voisin nous avait fabriqué, on écoutait souvent des pièces de théâtre en wallon, ou sur "Radio Luxembourg" l'émission "sur le banc" avec Jane Sourza (1902-1969) et Raymond Souplex (1901-1972), ce tandem avait créé cette série radiophonique où ils tiennent le rôle de clochard de "Hurlette" et de "Carmen", installé sur un banc des quais de la Seine. Sur la même radio, il y avait aussi Zappy Max (Max Doucet 1921-2019) dans "Ça va bouillir" et "Quitte ou double". Sans oublier les chansonniers au théâtre des trois baudets avec notamment le duo: Roger Pierre (1923-2010) et Jean-Marc Thibaut (1923-2017) et leurs innombrables sketches humoristiques. Pour toute lumière, on se contentait de celle que donnaient les ampoules du cadran de la radio et la rougeur du pot boule de la cuisinière à charbon.

                                               Un autre soir, la grande glace tomba sur la tablette de la cheminée et se fracassa sur le poêle. Mon père somnolait dans son fauteuil en osier, ma mère reprisait des chaussettes et moi, je jouais sur le plancher avec des petites voitures. Nous eûmes très peur, on n'a pas compris comment cela a bien pu arriver. Heureusement, personne ne fut blessé et il n'y a que la glace qui fut brisée. Il arrivait quelques fois des coupures de courant, principalement quand il y avait de l’orage, qui pouvaient durer plusieurs heures. Ma mère allumait alors une lampe à pétrole en cuivre que nous appelions "quinquet". Pendant certaines soirées, nous avions de la visite de l'un ou l'autre voisin et l'on sortait la bouteille de goutte. Quand c'était avec Jean Taton (père), il venait raconter toutes ses mésaventures et plus particulièrement ceux lors de ses braconnages. Il se vantait aussi que pendant la guerre, il s'était caché sous un escalier et quand il apprit que les américains arrivaient, alors depuis une fenêtre dans le toit de sa maison, il tirait avec une carabine sur les allemands qui s'enfuyaient.

                                                     Parmi les personnes les plus connue du village, il y a notre facteur Antoine Smal (un petit cousin). Il va à la gare de Sclaigneaux pour le premier train de 6 heures du matin. Chargé de courriers, il va ensuite à la poste de Sclayn pour les trier et les ranger par numéro de maison dans un gros sac en forme de portefeuille. Dans notre commune, il n'y a qu'une seule numérotation qui commence à la limite de Thon-Samson à Marchempré pour se terminer à Anton, à la limite d'Andenne. Quand il fait sa tournée, il est coiffé de son képi bleu foncé orné d'un insigne représentant un cor de chasse, d'un costume de même couleur avec le même insigne sur l'écusson au revers de la veste. Les boutons sont dorés et sur sa manche, il porte deux galons rouges. Il est de taille moyenne, toujours de bonne humeur, fort aimable et forcément, il connaît tout le monde. Quand j'ai quitté l'armée en 1968, il me renseignait toutes les personnes qui étaient en panne avec leur téléviseur pour que je puisse les dépanner car ils faisaient toujours confiances à leur facteur. Fort connu et fort apprécié, il y avait aussi notre coiffeur, "chez Germain" (Collignon), qui habite au centre du village. Il était plutôt de petite taille,  de teint pâle, très jovial et fort sympathique. Commençait sa journée à neuf heures du matin jusqu'à bien tard le soir. Toujours revêtu d'un cache-poussière blanc avec des ciseaux et des peignes dans ses poches. Il avait de nombreux clients et en attendant son tour, les discutions allaient bon train que ce soit sur le village, ou des blagues ou toutes sortes d'histoire qui faisaient passé le temps. On pouvait lire quelques revues ou faire quelques pronostics.  Le siège pour la coupe était très confortable dont il ajoutait un gros coussin pour les enfants. Il nous recouvrait d'une cape blanche et d'une serviette autour du cou. Ensuite c'était le balai des tondeuses, peignes et ciseaux, d'abords dans le cou, puis au-dessus de la tête, pour finir par une friction soit de parfum ou de brillantine. De chaque côté de la glace bien éclairée sur les étagères, il y avait toutes sortes de lotions capillaires. Sur les murs, il y avait des photos des différentes coupes de cheveux qui pouvaient nous inspirer.

                                                     Un dimanche en revenant du travail en vélo, mon père fut apostrophé par le curé (l'abbé Arsène Lissoir) qui lui dit: "Je ne vois pas souvent à la messe". Il lui répondit: "Et moi, je ne vous vois jamais à la papeterie Godin". Puis monta sur son vélo et s'en alla. Il nous avait raconté que quand il était encore célibataire, il avait fait un séjour au sanatorium de Mont-Godinne. Le dernier jour, il apprit que l'on cherchait un ouvrier et postulat cet emploi. Pour toute réponse, on lui dit: "Vous êtes un bon chrétien, alors notre préférence ira à quelqu'un d'autre pour gagner une âme". À cela, il répondit: "Et bien alors, vous en perdrez une car plus jamais je ne mettrais les pieds dans une église". Un jour lors des vacances scolaires, j'étais avec ma mère dans la cuisine. Le petit voisin, Jacquy Beaujean, avait reçu un pistolet à eau, passa sous la fenêtre de la cuisine en s'abaissant, alla jusqu'à l'atelier où mon père travaillait et cria: "Haut les mains", en brandissant son pistolet. Aussitôt, mon père empoigna un maillet en bois et le leva au-dessus de sa tête. Surpris par ce geste, notre Jacquy pris ses jambes à son cou et nous le revîmes repasser à toute allure devant la fenêtre de la cuisine suivi par le maillet. Surgit ensuite mon père qui s'exclama: "Je vais t'en donner des haut la main". Remis de ses émotions, notre gaillard s'était affalé de l'autre côté de la rue, au pied du poteau électrique, pris d'un grand fou rire et nous aussi.

                                                     Mon père avait fait livré, sur le terrain en face de chez nous, un camion de planche de tonneaux qui avaient contenu de la résine. Il a fallu plusieurs années pour venir à bout de les scier et de les bruler. C'était comme du bois de résineux, ils s'enflammaient très fort et il fallait prendre garde. Germain, installa aussi un poêle à mazout dans la salle à manger et il avait fabriqué un réservoir dans le garage soit juste à l'arrière du poêle. Il m'avait demandé d'en faire le choix, ainsi que pour la cheminée et les meubles de la salle à manger. Dans la cuisine, j'avais suggéré de cacher les rideaux et le rail par des glaces, ce qui fut fait et agrandissait la pièce. Pour ma part, j'avais refait une partie de l'électricité et notamment le placement d'interrupteur à deux directions. J'avais pu trouver comment réaliser le câblage en faisant des essais à l'aide de piles et de petites ampoules. J'avais aussi aménagé le coin évier de la cuisine, en y installant une lampe, une prise de courant et un rail avec une tenture pour dissimuler ce coin.         

                                          F.J-L : 1983 & oct.2009 

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1947 Marche en Pré . 1949 Marche en Pré A

Sclayn, Marche en Pré en 1947 et 1949.

1951 Sclayn C

Mon premier vélo à 2 roues en 1951.