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4. 2. 03- Paysage mystique.

 

 

 

                                            

 

 

                              A chaque soir d'automne, c'est comme un rêve qu'à regret on abandonne. Le vent de novembre, de sa voix cassée, raconte au coin des rues toutes les plaintes perdues dans les allées du passé. Le ciel de novembre reprend pour son compte, toutes les larmes versées et séchées par le temps, et les pleure au long des heures. Les cloches de novembre vont cueillir sur des pistes effacées, tous les glas sonnées pour les départs et les arrachements et, les égrènent aux carrefours des présents, comme un rosaire monotone de regrets et de peines embellies par l'automne. Car l'automne, c'est un artiste mystique qu'une peine d'amour mène au bout de son espérance et qui, en de longues heures de démence, transpose à larges traits de pinceaux, sur un fond de forêt enflammée et de campagnes en bure, ce qui reste, en son cœur éclaté, de la splendeur des roses mortes et de la tristesse des nids désertés. La bise de novembre rapporte, dans un tourbillon de feuilles mortes, des hoquets de vents, des larmes de ciel, toutes les pages déchirées par le destin aux livres des fragiles amours. Les pages de nos vacances, de nos aventures au soleil, des temps comblés où nous allions au rendez-vous de la liberté, à la rencontre de l'infini ... Les pages des jours clairs, des jours chantants, les pages enluminés de chaudes couleurs et de blondes clartés. La pluie de novembre retisse inlassablement sur des trames de cendres et de suie, tous les fils cassés au cœur rouge des vies. L'église de novembre fait redescendre en litanies de piété, tous les noms que le quotidien n'appelle plus, comme des noms de retrouvés et d'élus. Les soirs de novembre continuent et crucifient sur les branches nues des grands arbres noirs, tous les silences cruels des veillées et des agonies. Toute la vie avec ses hasards et ses problèmes, ses errements, ses arcs en ciel et ses aventures, toute la vie avec son sable, qui coule au sablier des jours et son prolongement d'éternité, toute la vie avec son poids de pacotille et sa valeur infinie, n'est qu'une symphonie de regrets, servant de fond sonore à une complainte d'adieu. C'est le destin des hommes et des choses, qui en habit d'arlequin, passe dans un décor d'apothéose, pour nous rappeler que tout un jour, se brise, se fane ou s'achève, que la jeunesse et la beauté, cela dure, tout au plus, le temps d'une saison. Mais les hommes devraient trop se hausser au dessus d'eux-mêmes pour juger. Sage ou fou, comme un vieux roi, riche d'un héritage fabuleux qui jette à pleines poignées sa fortune et sa gloire, pour n'être plus à fin de règne, qu'un fantôme de brume errant entre de grands arbres noirs fouettés par le vent et geignant d'effroi en portant la misère sur leurs bras en croix.

                                             F.J-L : 28 nov.1960

 

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