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4. 2. 04- L'hiver commence.

 

 

 

                                            

 

 

                              Depuis quelques jours, l'hiver a décidemment succédé à l'automne, non seulement sur le calendrier, mais en fait : il a pris possession du domaine de l'air et de la terre. Quelle transformation ! Quel triste aspect comparé à celui que j'ai vu naguère si vert, si animé, si riant ! De tous côtés, les vallées et les plaines sont ensevelies sous une épaisse couche de neige. Au milieu de ces plaines, les forêts de sapins sont sombres et silencieuses comme des monuments de deuil dans un champ des morts. Dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et vif rayon de soleil apparaît, pareil au dernier regard d'un malade épuisé qui s'éteint. Puis une obscurité subsiste sous les douces lueurs du crépuscule et, dans les nuits parfois claires, des étoiles ressemblent à de froides pointes d'acier clouées au firmament, et la lune pâle à un disque de glace. Pas une mélodie dans les airs, pas un mouvement dans les champs ou les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures; les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu'au printemps. Les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes. Les écureuils et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, qui résonnent dans le silence de la nuit. Glacée de givre, transie, la campagne frissonne sous les caresses de l'hiver. La bise déchiquetée par les branches sans feuilles enroule autour de chaque obstacle une lame continue de froidure.

                              Au pied des sapins, sous son toit de tuiles, notre demeure se pelotonne dans la tiédeur de ses murs. C'est la veille de Noël. Au soir, tout est prêt. Le carillon a sonné l'heure du souper, repas somptueux. Au salon, autour de la table, la famille a fermé son cercle. Pendant quelques heures, les hommes oublient contrariétés et misères : avec une sérénité retrouvée, ils prêtent l'oreille aux échos du passé. Au milieu de la soirée, l'arbre de Noël est illuminé. Il est si haut que l'étoile qui le surmonte semble toucher le plafond. Dans un autre angle de la pièce, une crèche d'écorce et de paille recrée, dans la naïveté des personnages de plâtre, l'humble décor où le Christ vint au monde. Parmi les cris de joie, quelqu'un lance un chant de Noël que tous reprennent en chœur. Heure unique ! Heure songeuse des veillées de Noël ! Il faut partir pour la messe de minuit. Nous cherchons les manteaux et nous éteignons les bougies. Mieux que dans la magnificence des cathédrales, le mystère de l'abaissement divin se conçoit dans la rusticité d'une église de campagne. Chacun s'en retourne dans le calme blanc de la neige. Demain sera fête encore, mais le Noël nocturne, le vrai Noël est fini.

 

                                             F.J-L : 27 déc.1960

 

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