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4. 2. 06- Les fleurs du printemps.

 

 

 

                                            

 

 

 

                           Que de fleurs ! Que de formes, de nuances, de parfums, d'éclats ! En toutes ces corolles, en tous ces types, ces grappes, ces bouquets, que de joie pour les yeux, de même que de consolations dès que, les regardant avec intérêt, on se prend à les aimer ! Des fleurs, est-ce que cela ne réjouit pas les prisonniers, les malades, les pauvres ? Est-ce que même ceux qui sont le moins capables d'apprécier le beau ne comprennent pas leur charme, ne se laissent pas séduire par leur grâce ? Des fleurs, c'est la joie et presque de la lumière. Apportez-en, n'importe où, et à l'instant toutes choses aux alentours seront transformées. Semez une prairie de pâquerettes, un champ de blé, de coquelicots et de bleuets, un bois de muguets, et voilà cette prairie, ce champ, ce bois complétés, animés, rendus plus vivants. Fleurissez une mansarde, elle s'éclaire; fleurissez une fenêtre, elle sourit. Bonnes fleurs ! Douces fleurs ! Que de plaisirs elles nous donnent et, en retour, combien peu elles nous demandent ! Un peu d'ombre ou de soleil, une goutte d'eau ou de rosée, c'est assez pour elles. Cela, c'est tout un poème, un poème fortifiant et beau, le poème de la terre. Jetez à poignées, sur les berges d'un ruisseau, des myosotis, des fleurs blanches, jaunes et roses qui n'ont même pas de nom, et voilà surpassées toutes les églogues : choisissez une clairière, mettez-y des renoncules et des pervenches, et c'est mieux que toutes les idylles. Parmi tant de fleurs, il n'en est presque pas qui se ressemblent. Et certes, elles ne sont pas inanimées. Toutes ont une attitude, une expression qui leur est propre, on pourrait presque dire un visage. Avez-vous jamais examiné une réunion de pensées, ces fleurs de velours qui évoquent si exactement une tête de mort ? Il y en a de renfrognées, de boudeuses, de sardoniques, de méchantes; aucune n'a l'air paisible ou suave; elles semblent méditer je ne sais quoi d'inquiétant. Chaque fleur a ainsi sa physionomie : les violettes sont modestes, les lis sont chastes, les roses sont fières. Quelques-unes paraissent vous regarder au passage d'un accent interrogateur; d'autres, dirait-on, renferment en elles un secret : elles sont énigmatiques. Il en est, qui déconcertent par l'étrangeté de leurs bigarrures et de leurs formes tourmentées : ainsi les orchidées, et celles-là sont choisies par les âmes raffinées et compliquées. Car les âmes, par une tendance naturelle, vont vers les fleurs qui leur ressemblent : aux âmes humbles, les fleurs simples; aux sauvageonnes, les fleurs agrestes. De même que les fleurs ont un visage, elles ont une sensibilité. Elles frissonnent à tous les souffles; elles se penchent sous l'orage; le froid les tue. Combien de cœurs qui sont pareils qui tremblent et s'effrayent comme elles, parce que la vie leur est glaciale ! Heureux si, comme elle aussi, ils ne se lassent pas de se tourner du côté de l'Orient et de sourire aux étoiles.

 

                           Dans la grande harmonie universelle où les choses sont emportées, les fleurs louent Dieu par leurs corolles et leurs parfums, comme les oiseaux par leurs chants. Dans les nuits tièdes, leurs calices deviennent autant d'encensoirs qui s'évaporent du côté du ciel, et à la première heure, toutes inclinées sous la fraîche rosée, ne semblent-elles pas faire leur prière du matin ? Quelles fleurs préférez-vous ? Si vous y réfléchissez, vous trouverez que ce sont celles que vous avez connues les premières, qui fleurissent autour de notre enfance, et celles-là ce sont presque toujours les plus communes, parce qu'elles sont des étoiles de neige, petites marguerites rouges et blanches qui s'alignent en bordures, grosses pivoines; c'est à elles que vous reviendrez toujours, devant qui vous vous arrêterez avec une tendresse émue, parce qu'elles évoquent en votre âme tout un passé, tout un monde. Qu'y aurait-il à dire sur la destinée des fleurs ? Où vont-elles mourir ? Beaucoup qui fleurissent dans les grands bois, viennent agoniser dans les villes où il n'y a pas de ciel, ni de soleil : ainsi les muguets jolis dont les grelots semblent tinter le glas du regret. Il en est qu'on force à s'épanouir, violentant leur destinée, là où on est triste et blessé de le savoir. Elles fleurissent les banquets et aussi les cercueils. Elles sont de toutes les fêtes; elles accompagnent toutes les joies; elles entourent toutes les gloires. Elles assistent à tout dans la vie, contemplant les choses qui passent presque aussi vite qu'elles. Les heureuses sont celles qui se fanent dans les églises, sur les autels, parmi les cierges allumés. Elles sont comme des fleurs religieuses qui ont renoncé au monde pour une vocation plus hautes et plus complète. Retournant à qui les a faites, elles accomplissent en perfection leur existence.

 

                                             F.J-L : 28 mars 1961

 

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