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4. 2. 08- Un beau pays.

 

 

 

 

                                            

 

 

                                          Il est un beau pays; ce pays, c'est le nôtre. Ce coin de terre réunit, dans ses limites restreintes, les aspects les plus divers et les plus pittoresques. Depuis la laisse de sable où viennent battre les vagues de la mer du Nord jusqu'aux sommets de nos Ardennes, une série de paliers, toujours différents, se succède et forment comme un énorme escalier dont la première marche baigne dans l'Océan et dont la tête se couronne de forêts et de bruyères.

                                          Le voyageur qui, le bâton à la main et le sac sur l'épaule, parcourait la Belgique, allant de marche en marche, verrait se dérouler sous ses yeux, comme les bandes d'un panorama, des horizons changeants, doux ou sévères, rudes ou charmants, mélancoliques ou joyeux, suivant la nature du sol, le travail de l'homme ou les variations de la nature.

                                          Il contemplerait d'abord la mer, calme comme un étang, ou bien furieuse et battant les digues et les dunes comme une gigantesque catapulte, ou bien encore doucement moutonneuse, avec ses lignes de vagues frangées d'écume et déferlant sur le sable.

                                          Puis, il parcourrait la plaine des Flandres, aux belles campagnes, les prairies où paissent les bestiaux, les grandes plaines basses richement cultivées, les houblonnières aux hautes perches, les champs de lin aux fleurs bleues, les villages avec leurs toits rouges le long de la route, où le vent fait frissonner les feuilles des grands ormes et courbe les peupliers dans un rythme régulier.

                                          À Bruges et à Gand, il pourrait voir les admirables vestiges de notre art au moyen âge, l'histoire de la grandeur communale et celle de luttes de nos ancêtres pour la liberté, écrites avec la pierre et le ciseau. Gand, à côté des monuments anciens, lui montrerait ses industries modernes : les filatures de coton, le tissage et l'impression des étoffes. Il verrait aussi Courtrai, où l'on tisse le lin, dont on fait nos bonnes toiles des Flandres.

                                          Et suivant le grand fleuve, aux eaux troubles, couleur de sable, le large et majestueux Escaut, il arriverait à Anvers, dont il contemplerait, du haut des promenoirs, le beau port et son incessante activité. Il y verrait les produits des deux mondes se déversant sur les quais, les trains énormes qui emportent ces richesses vers tous les points de l'Europe, d'où ils rapportent en retour les produits de l'industrie de notre continent.

                                          Dominant le fleuve et la rive, où le fourmillement d'un labeur incessant fait se mêler des cris et des appels dans toutes les langues du monde, les sifflements des machines, les roulements des grues, les heurts des wagons, se dresse, comme un appel de l'autrefois, le vieux "Steen", vestige des temps passés, qui semble contempler, étonné, ces lignes de quais où le travail s'accomplit avec la rage et le bruit d'une bataille.

                                          Au-delà de la ligne basse des fortifications, voilà la Campine, avec ses vastes landes sablonneuses, ses sapinières, ses marais, ses tourbières, ses solitudes, sa végétation triste et sombre. Mais l'homme a entrepris là aussi la lutte contre le sol : à force de travail et de sacrifice, la terre inféconde est contrainte à la fertilité; pas à pas, la plaine inculte se restreint et le champ remplace le marais et la bruyère.

                                          Le voyageur irait à Bruxelles, qui lui montrerait ses larges voies publiques qu'encombre une circulation dense, ses nombreux monuments, ses aspects de capitale ornée à plaisir, le mouvement de ses foules et son luxe. Il y verrait les bâtiments qui abritent les différents organes de la souveraineté nationale : le palais du Roi, les Chambres législatives, les ministères.

                                          La vieille ville conserve, comme des trésors, ces témoignages de la puissance communale d'autrefois : l'Hôtel de ville et la Maison du Roi, qui encadrent si merveilleusement l'admirable Grand' Place, avec les riches maisons des corporations. Toute l'histoire de la ville s'est déroulée dans ce cadre unique et les jours de douleurs y succédèrent aux jours de fêtes.

                                          C'est là tout près, que la rivière "la Senne" qui, jadis coulait à ciel ouvert, est emprisonnée sous des voûtes, le long desquels s'élèvent les belles maisons modernes des boulevards du centre. Au haut de la colline, visible de plusieurs lieues à la ronde, se dresse le dôme du Palais de justice. A l'horizon, les boules argentées de l'Atomium scintillent sous le soleil, majestueuse technique d'avant-garde.

                                          Ainsi chaque génération s'efforce de laisser aux générations suivantes un témoignage de son art, de sa richesse ou de sa puissance. Aux environs, les plaines grasses et ondulées du pays brabançon, sillonnées par le Senne et la Dyle, couvertes d'une végétation luxuriante, donnerait au voyageur la sensation d'un pays riche, d'une terre prodigue, qui paye largement le travail.

                                          Plus loin, c'est le Hainaut, noir de charbon et de fumée. Il pourrait voir les ouvertures béantes de charbonnages, les hautes cheminées des usines lançant de grosses bouffées noires et âcres, et le soir, les flammes des hauts fourneaux donnant à la plaine le sinistre aspect d'un énorme incendie. Il pourrait se pencher sur le vertigineux entonnoir des carrières. Dans ce pays, où l'industrie règne en maîtresse, où elle couvre tout de poussière et de ses scories, c'est à peine si la nature reprend, de-ci, de-là, le dessus dans les pauvres campagnes et les maigres saulaies qui bordent les ruisseaux.

                                          Enfin, il parcourait le pays de la Meuse, depuis la douce vallée de la Sambre jusqu'aux bords sauvages de la Semois, jusqu'à Liège, la ville riante et gaie, dégringolant des côtes pour se reposer au bord du fleuve, jusqu'aux masses des forêts de l'Hertogenwald. Il suivrait les cours de l'Amblève et de la Lesse, deux perles serties dans du roc et de la verdure; il reposerait sa vue sur ces côtes boisées, ces horizons profonds aux lointains noyés dans les brumes, sur ces eaux dormantes ou impétueuses, tombant en cascades, passant à travers les fissures de la pierre et toujours claires comme du cristal. Ces hautes murailles de rochers, couvertes d'une végétation qu'elles trouent par moments comme pour avoir leur part d'air et de ciel, encadrent les vallées, bordent le chemin des eaux et forment, dans les hauts plateaux, un réseau de sillons où règnent la fraîcheur, le charme et le repos.

                                          Il pourrait enfin parcourir les Fagnes, cette Campine de l'Ardenne, avec leurs mousses pâles, leur végétation rabougrie de genêts et de bruyères et leur complète solitude. Et du haut de la Baraque-Michel, le point culminant, le voyageur s'arrêtant, pourrait contempler l'énorme étendue que, par les temps clairs, on voit loin, bien loin, et répéter :

                                          "Il est un beau pays; ce pays, c'est le nôtre !"

 

                                             F.J-L : 2 mars 1962

 

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