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4. 2. 11- Objets inanimés, avez-vous une âme ?

 

 

                                            

 

 

                                          Tout le monde ne comprend pas les liens moraux qui nous attachent à la matérialité des choses, et les font partie intégrante de notre individu. Et c'est avec stupeur que je vois des hommes ne tenir compte, pour ce qui les entoure, que de l'apparent orgueil, et renvoyer sans pitié les meubles parmi lesquels ils ont grandi, parmi lesquels leurs enfants devraient grandir à leur tour. C'est le mauvais côté de notre américanisme, de cet éternel va-et-vient qui fait que l'on circule, maintenant dans la vie, que l'on n'y séjourne plus. Le foyer devient ambulant, comme une roulotte de saltimbanques. Cela a commencé par les appartements, pris et quittés, je ne dirai pas à l'année, mais au terme. Cela s'étend aujourd'hui au mobilier, rendu au tapissier, revendu, remplacé ... Que devient la tradition de famille, là-dedans ? Et je me demande, sincèrement, comment on fait pour ne point s'attacher d'amitié profonde aux objets qui ont frappé longuement nos yeux; qui étaient là aux moments pénibles, aux moments heureux; contre lesquels on s'est adossé pour rire, contre lesquels on s'est appuyé pour pleurer. Ma maison en est pleine, je les aime en dépit des blancheurs de l'ébène, des jaunissages de l'ivoire. Ces reliques familiales, nous les gardons jalousement dans notre grenier. C'est dans ce capharnaüm que je trouvais la trace de mon enfance et de mes prédécesseurs : vieux tableaux ravagés par le temps, dévernis, dédorés, où des vestiges de figures apparaissent sous des voiles de fine poussière, siège vénérables, manquant d'un pied ou d'un bras, toucher à toutes ces choses, les examiner longuement est un plaisir dont on ne se lasse pas. Mais, lorsqu'un membre de la famille, plus âgé, veut bien nous raconter d'où viennent ces objets, à qui ils ont appartenu, quel est leur âge. Oh ! Alors, le charme est complet. Les portraits effacés s'animent; sur les sièges boiteux, on croit voir des personnages, et des choses d'autrefois tant admirées, tant aimées, se mettent à défiler vivantes dans notre pensée. Cet antique bahut, très laid, en acajou, dont on entend craquer les vieilles jointures et dont on voit hocher le vieux front, a fait la joie de mon enfance, avec ses rayons bien rangés et ses tiroirs où sont encore les souvenirs des fiançailles maternelles. Dans ce vétuste fauteuil, se tenant mal d'aplomb sur ses pieds ankylosés, dormait grand'mère, si jolie et si gaie sous ses cheveux blancs, avec la souriante indulgence de ses quatre-vingt années, et son clair regard d'innocence. Cette haute horloge a été fabriquée par mon bisaïeul, à ses moments perdus, là-bas, dans un village paisible du Hainaut. Elle a sonné pour trois générations de notre lignée, la naissance et la mort ... et, j'espère avoir cette grâce, à mon heure dernière, de l'entendre aussi.

                                          Cependant, un jour, j'ai eu, tout comme les autres, ma tentation. Ayant vu je ne sais quelles fanfreluches qui me trottaient en tête, je ne rêvais plus que vis-à-vis, poufs, chiffonniers et chiffons. Au milieu de la nuit, j'y pensais encore. Et voilà, que de tous les coins du grenier, dans la pénombre, de petites voix vieillottes et cassées, mais douces comme des notes de clavecin, s'élevaient dans ma chambre et disaient : "Nous sommes l'âme des choses, les esprits familiers de la maison. Nous avons suivi de la forêt à l'atelier, puis de l'atelier à votre demeure, les arbres au cœur desquels nous logions, dont la sève était notre sang. De l'humanité, du monde, nous ne connaissons que les tiens et toi. Nous t'avons vu tout petit; nous avons veillé, invisibles, sur ton berceau ? Et à présent que te voilà homme, tu veux nous chasser, tu veux nous livrer à toutes les cruautés du hasard, à toutes les trahisons du destin ! Tu ne sens donc pas que chacun de ces arbres morts se cramponne au sol de ses pieds sans racines; que les ais se disjoindront d'eux-mêmes, que l'on n'emportera d'ici que le squelette disloqué de tes amis d'antan ! Brûle-nous, si nous te faisons honte, mais ne nous renvoie pas !" Et tout ému, repentant, je m'exclamai : "Objets inanimés, vous avez donc une âme !"... Je pensai dès lors, combien il est bon de nourrir cette aspiration et, de prendre soin à ce que les traces de ceux qui vécurent avant nous demeurent visibles dans la famille.

 

 

                                             F.J-L : 12 juin 1962

 

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