Pages A4 - 117 à 120. 

 

5. 3- Voyage au Portugal. (1965-1968)

 

 

 

 

5. 3. 01-  Orléans, première étape.

 

 

France 

 

                                 T ôt un matin d'avril, après une brève inspection de ma voiture et de courts adieux à la famille, j'affrontai l'aventure. Le ciel était d'un bleu suave et velouté. D'invisibles oiseaux, dans l'air pur, chantaient. Des pépiements éperdus jaillissaient de toutes parts. Le soleil, sur la mousse, faisait briller comme des étoiles, quelques petits brins verts. La rosée scintillait sur son piédestal de verdure. De partout se faisaient écho les coquericos. L'astre du jour glissait des lettres dorées sous les portes et trempait de lumière les feuilles des arbres. Tout était empli de joie et de bonheur. La route se faisait merveilleuse, agrémentée en Belgique par de mignons petits trous et quelques rebondissements sur les pavés désajustés. Bien vite, je fus en France, et d'abord en Champagne, aux collines couvertes de vignes. Une autre contrée lui succéda où rien n'arrêtait le regard, vers cet océans de terre qui ne connaissait d'autres vagues que celles des grandes prairies, émues par la brise. À part les vallons de quelques ruisseaux, on ne trouvait pas de fraîcheur dans ces terres, perméables à perte de vue. Visibles de très loin à l'horizon, les bourgades se serraient autour des clochers en pointe. Des sucreries profilaient çà et là sur le firmament, leurs bâtiments et leurs cheminées évoquant les paysages normes et graves de la plaine du Nord. Je gagnais bientôt la région d'Orléans, centre du pays, miroir des nuances françaises. La campagne paraît plus civilisée, légère, amicale; village individualiste et vivant, encore imprégné de sagesse antique. C'est le champ-jardin, la culture raffinée de la terre. Et me voici au-devant de la ville de Jeanne d'Arc, fixée dans son site et son destin, au point culminant de la boucle de la Loire. Etageant sur le coteau ses toits d'ardoises, le panorama s'ordonne autour de quelques dominantes: la cathédrale Sainte-Croix, le vieux beffroi, le chapelet de clochers. Il se modifie assez vite, par l'irruption d'immeubles modernes, sans que sa silhouette originale ait été transformée.

 

5.3.1A Epernay  5

L'église d'Epernay                                             La cathédrale rue Jeanne d'Arc

5

                                 Telle une reliure enjolive un livre et attire le lecteur, le pont Georges V,  surplombant la Loire de ses arches, imprègne la cité de sa grâce et fait naître l'envie de la connaître. Par la rue Royale, bordée de somptueuses galeries, qui encadrent le bâtiment de la chancellerie du duc d'Orléans, on arrive sur la place du Martroi. En son centre, sur un destrier un peu lourd, l'épée à la main, se dresse la Jeanne d'Arc, érigée au-dessus des intéressants bas-reliefs qui évoquent la vie de l'héroïne. Ceci en est l'effigie la plus connue, mais il en existe d'autres. Continuant ma progression, je revis la demeure de ma correspondante, Françoise Lacaille, et refis la connaissance de sa grande famille. Désormais, agréablement accompagné et guidé, se poursuivait mon exploration. Malheureusement, peu de témoignages visibles de l'Orléans de Jeanne d'Arc furent conservés. Le plus intéressant en est la Tour Blanche. Mais les tourelles du Vieux Pont, le Châtelet, et combien de chers souvenirs ont disparu ! D'autres ont été remaniés au cours des siècles, comme l'église Saint-Paul, dont la chapelle, dite "des miracles" fut sauvée du désastre de 1940. Par un heureux hasard, je pus admirer la Mairie, spécimen un peu austère de la Renaissance orléanaise, avec son ornementation de briques et de pierres tendres du Bourré qui la caractérise. Du Moyen Âge datent encore les ruines expressives de la chapelle St. Jacques-de-Compostelle, réédifiées dans le jardin de la mairie, mais dont le sanctuaire se trouve en Espagne dans la ville du même nom. Quant à la cathédrale Sainte-Croix, où vint prier Jeanne d'Arc, elle repose sur les vestiges d'un temple, édifié sous le même vocable au IVe siècle et révèle, en ses archives de pierres souterraines, les traces d'une vaste basilique commencée vers l'an mil. Des XIIIe et XIVe siècles, elle ne garde que les onze chapelles absidiales. Son gothique est une création de l'époque classique, non sans beauté et grandeur du reste que les constructeurs ont marqué de l'esprit du temps.

5

                                 Françoise m'emmena un jour le long du Loiret, qui coule non loin de la ville, à l'abri de tout tumulte et à l'écart des fumées d'industrie. Résurgence de la Loire, il fait bouillonner une eau limpide au milieu des frondaisons, et s'étale dans un bassin qui mérite le nom de "miroir". Nous déambulâmes, en ce lieu rêvé et propice aux amoureux, sur un semis d'étoiles azurées que forme les myosotis, côtoyant des saules dont la longue chevelure retombe dans les eaux sans cesse ondulées par le courant. Dans le murmure de la rivière se confondait celui de nos confidences et de nos projets. Je me sentais transporté en un siècle d'or, ayant chassé bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices. De beaux jours prirent place, où toutes les scènes de la vie ne contenaient que tout ce que nous désirions, paré du vrai plaisir de l'humanité, si délicieux, si purs, et qui, cependant, désormais si loin des hommes. Mais le temps, toujours imperturbable, continuait sa marche martiale, aussi un retour fut prévu pour assister au cérémonial rappelant l'entrée de Jeanne d'Arc. 

5.3.1D Orléans Mairie

 

                                 Traditionnellement, les festivités commencent le 7 mai à la nuit tombée. Ce soir-là, je me mêlai à la foule d'Orléanais de tous âges,  et de toutes conditions, qui ne se lassent pas de ce spectacle parce qu'ils ne se lassent pas de leur fidélité. Sur le parvis de la cathédrale, le maire de la ville remit à l'évêque du diocèse,  pour la durée de la fête, l'étendard de la Pucelle. L'union sacrée règne autour de cette bannière, objet d'un hommage unanime. L'émotion collective s'exprimait dans le silence attentif, dans les discours rituels, les hymnes et les fanfares, au milieu des torches et des feux de Bengale qui embrassaient tout à coup les tours de la cathédrale, tandis que s'envolaient les pigeons affolés et que passait un frisson d'allégresse. Le lendemain à l'office religieux solennel, dans un grand protocole, le panégyrique de la Sainte fut prononcé par un orateur que l'Eglise choisit avec grand soin. L'après-midi, un cortège se forma. Un très long cortège même: autorités, corps constitués, magistrats, prélats, professeurs en toge, hauts fonctionnaires, paroisses, sociétés patriotiques, enfants des écoles, musiques civiles et militaires parcourent les rues pavoisées devant une foule plus dense encore, qui garnissaient les trottoirs, les fenêtres et même parfois les toits. On a coutume de dire que, ce jour-là, une moitié de la ville regarde défiler l'autre. Ceci n'étant pas qu'une reconstitution historique; c'est en fait, la répétition de ce que Jeanne elle-même organisa au lendemain de la délivrance de la ville, en allant avec les notables, le clergé, l'armée, le peuple, en manière d'action de grâces, sur les lieux de sa victoire, aux fameuses tourelles de la rive gauche. Il ne s'agit donc pas d'une initiative de la postérité; la commémoration prend naissance au cœur de l'événement. Et quel événement ! Le siège levé, l'Anglais battu, le destin de la nation assuré.

 

F.J-L mai, juillet 1964, février, avril 1965

 

Page précédente  -  page d'accueil  -  table des matières  -  page suivante  >