Pages A4 - 175 à 179.

 

 

5. 4. 4- Les cèdres, Baalbek et Beit éd Dîn.

 

 

 

 

 

 

                                       Quittant Tripoli et ses plateaux couverts d'oliviers, j'arrivais à Zghorta, chef-lieu du caïmacan du même nom. La route continue à monter en lacets et traverse un bois de pins, tout en longeant la vallée du Nahr Qadicha, qui est le prolongement du Nahr Abou Ali. Les populations habitant cette vallée s'y installèrent autour d'un pieux moine maronite, s'établirent sur les bords de l'Oronte (Nahr el Assi) dans de riches monastères, et luttèrent énergiquement contre les hérésies, notamment celle des jacobites. Leur ennemis leur faisant subir des vexations, les Maronites, pour sauvegarder leur foi et se mettre en sureté, prirent parti d'abandonner leurs terres et d'émigrer en un pays où ils seraient libres, et à couvert des oppressions. Ils choisirent les régions élevées du Liban, dont la vallée de Qadicha. Des pieux anachorètes s'installèrent dans d'innombrables cavernes, si hautes qu'on les prendrait pour des nids d'aigle, et y menèrent une vie purement ascétique. Plus tard, ils se groupèrent dans un certain nombre de couvents, dont le principal, Deir Qannoubîn, possède les tombeaux des Patriarches et le sanctuaire de Sainte Marina. Réfugiée dans cette forteresse, la petite communauté maronite tint tête à travers les âges, malgré les tortures et les massacres, aux persécutions des Mamelouks et des Turcs. Le peuple libanais considère donc la Vallée Sainte (Qadicha) comme le berceau spirituel de la nation, et le patriarche maronite y possède sa résidence d'été.                                 Qadicha, couvent maronite St. Antoine

5.4.4A Qadicha couvent Maronite St.Antoine

 

                                       La vue sur le cirque qui termine la vallée est splendide: on aperçoit, au premier plan, le bourg d'Haroum; plus loin, Bécharré et la tâche sombre des cèdres est dominée par le sommet du Qornet es Saouda (3.083 mètres). À Hadet el Joubbé s'étend aussi une véritable forêt de cèdres appartenant au patriarche maronite. Les arbres sont moins beaux que ceux de Bécharré, mais plus abondants. On les exploite en leur coupant la branche maîtresse, ce qui leur donne un aspect différent et les fait ressembler à des chandeliers. Au printemps, l'odeur balsamique de leur sève est grisante. À leur ombre, poussent de nombreuses plantes et de fort jolies fleurs. Les cèdres de Bécharré sont un des derniers vestiges des vastes forêts qui, à l'époque Biblique, couvraient tout le Liban. Byblos, Tyr et Sidon les utilisèrent pour en faire des statues, des maisons et des mâts pour leurs navires. Salomon en importa pour la construction de son temple à Jérusalem. La tige du cèdre est généralement droite et peut atteindre plus de 30 mètres de haut sur un tronc de 12 à 14 mètres de circonférence. Ses branches puissantes partent par étages réguliers, divisées en grand nombre de rameaux étalés horizontalement en éventail. Le bois est ferme, poli, rougeâtre; il a une saveur qui répugne les vers et à laquelle il doit son incorruptibilité. Les arbres n'ont pas tous le même âge. Les plus jeunes sont au moins plusieurs fois centenaires, on ne compte que douze cèdres millénaires qui peuvent avoir au maximum 1500 ans d'existence. Les Maronites y attachent une sorte de dévotion et les appellent les Cèdres du Seigneur (Azz er Rab).

                                       Par un sentier muletier, on peut gagner le point culminant du Liban, Qoornet es Saouda dont le sommet est surmonté d'un signal trigonométrique. Au sud-ouest, on distingue les falaises de marnes grises de Râs Cheqqa; à l'ouest, la riche plaine de Zghorta, couverte d'oliviers et protégée contre les vents de la mer par la petite chaine côtière du Djébel Terbol, la cité de Tripoli, groupée autour de son château féodal et, au-delà, la pointe triangulaire d'El Mina. Lorsque le temps est clair sur la Méditerranée, on aperçoit, en pleine mer, à une distance de 250 kilomètres le massif de Troodos (1.950 mètres), qui constitue l'arrête faîtière de l'île de Chypre. Au nord s'étale la verdoyante plaine d'Akkar, formée par le delta du Nahr el Kébir, au-delà, les monts Alaouites qui sont encore couronnés par les châteaux francs et ismaéliens.

                                       Des monts Liban apparaît la pleine de la Beqaa (dépression) devant les monts Anti-Liban. C'est un vaste plateau situé entre neuf cents et mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est fermé, au sud, par les ramifications rocheuses des Toghmat (jumeaux) Jezzin, où le Nahr Litani ne se fraie un passage qu'avec peine après avoir été retenu en lac par le barrage de Qeraoun, et à l'est à nouveau à Merjayoun près du château de Beaufort. La dépression se poursuit ensuite par la cuvette du lac de Tibériade, par le fossé du Jourdain et le profond entonnoir de la Mer Morte. Pour atteindre Baalbek, nous traversons alors la zone de partage des eaux du Leontès (Litani) et de l'Oronte (Assi) qui se jette dans le lac d'Homs en Syrie. Elle serait également la frontière de la Terre Promise (Rasm el Hadet).              Baalbek, théâtre romain

5.4.4B Baalbek théâtre romain

 

                                       Au milieu des jardins de Baalbek (Heliopolis), l'ensemble des grands temples constitue ce que l'on appelle parfois l'acropole (el Qalaa). Un escalier monumental donnait accès aux propylées, précédés d'un portique encadré de deux tours et d'une colonnade en façade. Dans la cour hexagonale, on pénétrait autrefois par trois portes; aujourd'hui, seule la grande entrée centrale demeure en place. Par la porte qui s'ouvre sur la cour des sacrifices, on y admire le célèbre bas-relief de Jupiter Héliopolitain portant une cuirasse, coiffé du calathos, brandit le fouet d'une main et la foudre de l'autre. Son temple, construit sur un immense soubassement, était accessible par également un escalier monumental de trois travées, dont le dégagement d'une basilique chrétienne, bâtie en son centre du temps de Théodose, a permis la reconstitution. Dominant tous les édifices environnants, il se composait d'une cella abritant la statue du dieu, entourée d'un magnifique portique de 54 colonnes dont n'en subsistent que six du péristyle méridional, mesurant vingt mètres de haut et 2m20 de diamètre.                           Temple de Bacchus

5.4.4C Baalbek temple de Bacchus 5.4.4D Baalbek intérieur du temple

 

                                       Quant au temple dit de Bacchus, il est relativement bien conservé et donne une excellente idée de ce que furent les sanctuaires de Baalbek. Moins élevé que celui de Jupiter, et complètement indépendant, il était sans doute précédé d'une cour avec un autel. On y accédait par un magnifique escalier de 33 marches, coupé de trois paliers. C'était un temple périptère avec un portique entourant la cella et pronaos décoré de colonnes cannelées. Les colonnes supportaient un riche entablement, relié au mur de la celle par d'énormes dalles, légèrement incurvées, qui forment un plafond à caissons richement sculpté avec une finesse extraordinaire: bouquets d'épis et de pavots, entrelacs de pampres et de lierres. Ce temple, malgré une décoration dionysiaque, devait être dédié à Vénus-Atargatis, déesse parèdre de Jupiter-Hadad. On peut monter au sommet de la tour Mamelouk et sur les terrasses, d'où l'on jouit d'un beau panorama sur la Beqaa et l'Anti-Liban.

 

5.4.4E Baalbek partie de plafond 5.4.4F Baalbeck cour hexagonale

 

                                       On sort des temples par un immense tunnel voûté qui appartient aux substructions destinées à surélever la grande cour de l'autel. Deux souterrains parallèles, réunis perpendiculairement par un troisième, forment de grandes galeries qui longent les caves exèdres (magasins ou abris pour pèlerins). Tout autour de l'acropole, on a mis au jour quelques constructions antiques, notamment dans les jardins: le temple dit de Vénus et dédié à Mercure, qui reste une petite merveille de goût et de finesse. Un peu plus loin, la Grande Mosquée est un ensemble monumental actuellement en ruine, orné d'une triple colonnade qui fut élevée avec des matériaux pris dans l'enceinte des temples. On se rend facilement compte que les fûts de colonnes sont surmontés de chapiteaux dissemblables. À l'angle d'une cour, on voit les ruines d'un grand minaret octogonal sur base carrée. Dans une carrière, au pied de la colline du Cheikh Abdallah, un bloc de pierre, parfaitement taillé, que les arabes appellent Hajar el Qoublé (Pierre du Sud), est restée à l'emplacement où il fut extrait. Mesurant 21m50 de long, 4m20 de haut et 4m80 de large, on l'évalue au poids de deux milles tonnes. C'est sans nul doute la plus grande pierre taillée du monde.

                                       Une très belle route emmène jusque Rayak, puis dévie vers Zahlé, une des principales villes du Liban, bâtie en étages, sur les pentes rapides de deux coteaux, séparé par un torrent, le Nahr el Bardouni, qui débouche du Sannin par une gorge sauvage et boisée, encaissée entre de hauts rochers verticaux. À Chtaura nous empruntons la route de Damas à Beyrouth jusqu'à Medeirij, pour rejoindre la vallée du Nahr Charoum, qui longe les pentes imposantes du Djébel Barouk culminant à 2.000 mètres, d'où de nombreuses cascades alimentent les moulins construits dans cette luxuriante verdure qui s'étale devant nous. Maaser ech Couf, dont les vignobles produisent un arak fort réputé, met des montures à la disposition des touristes qui désirent atteindre les "Cèdres du Barouk". Groupés sur les deux versants d'un ravin, ils se comptent par centaines, tordus et rabougris par le vent. Au-dessus, une source dite Nebaa el Obhol fournit l'humidité nécessaire à leur croissance. En suivant un sentier muletier on atteint le sommet d'un col, d'où on peut jouir d'un magnifique panorama sur la Beqaa et apercevoir le Litani, qui coule calmement dans une large vallée dominée par l'Hermon.                       Zahlé et les célèbres cèdres

5.4.4G Zahlé panorama 5.4.4H Forêt de cèdres

 

                                       En contrebas, au milieu des vignes, arbres fruitiers, oliviers, Beit ed Dîn doit sa célébrité à son palais qui appartint à l'émir Béchir II; il s'élève sur un rocher escarpé, dominant un profond ravin et à 30 kilomètres seulement de Beyrouth. L'émir fut, pendant plus de trente ans, le souverain presque indépendant du Liban. D'origine druze, appartenant à l'illustre famille des Chéhab, il se fit secrètement maronite, afin de se gagner la sympathie du clergé, mais il n'osa pas favoriser ouvertement les chrétiens. Grâce à son prestige, il sut assurer la sécurité du Liban en lui rendant sa prospérité. Afin de se rendre plus indépendant, il s'allia avec Méhémet Ali, Pacha d'Egypte, contre les Turcs. Mais lorsque l'Europe prit l'empire ottoman sous sa protection, il fut remis par les Anglais entre les mains des Turcs et, exilé, il finit misérablement sa vie à Kadiköy. Ses cendres ont été transférées dans son palais.           Palais de Beit ed Dîn et salle Béchir II

5.4.4-I Beit ed Dîn, palais émir 5.4.4J Beit ed Dîn salle Béchir II

 

                                       Le château de Beit ed Dîn est un charmant exemple de l'architecture orientale du début du XIXe siècle; il fut construit par des artistes damascènes; ses arcades légères, ses galeries superposées, ses dômes et ses colonnettes, ses tours carrées et crénelées, dont l'effet est rehaussé par celui de masses de verdure qui s'y mêlent et l'entourent, surprennent agréablement les visiteurs émerveillés. Ce château, longuement décrit par Lamartine dans son voyage en Orient, a été souvent remanié par les gouvernements successifs qui l'occupèrent; le Service des Antiquités a installé un musée du folklore libanais dans une aile. De la cour principale du palais, on aperçoit une haute et élégante arcade, sous laquelle s'ouvre un vestibule conduisant au salon de mosaïques et de poèmes arabes composés par le secrétaire Botros Karamé. À l'étage et au centre de l'immeuble, un double perron permet l'accès à une galerie, à l'extrémité de laquelle s'ouvre la "chambre de l'émir", avec sa pittoresque loggia surplombant la cour. Au centre, un vestibule donne accès à la chambre dite de Lamartine. Ornée de meubles de style oriental, elle fut occupée par le grand romantique. De cette chambre, une deuxième porte donne sur la vaste "salle du tribunal", dont une partie entourée de balustrades et surélevée indique l'emplacement où l'émir rendait la justice. En descendant dans la cour intérieure, d'où l'on jouit d'une belle vue sur la vallée, on peut gagner les jardins de cyprès élancés et hiératiques, les charmants "bains maures", dans lesquels Lamartine accompagna son hôte. Dans un kiosque, s'élevant près du Hammam, se trouve le tombeau de la femme de l'émir et les cendres de Béchir. Dans le voisinage, l'émir ordonna la construction de palais pour ses fils. L'un de ces édifices subsiste presque intact, grâce à d'habiles restaurations.

Liban

                                             F.J-L : 21 juillet 1968

 

Page précédente  -  page d’accueil  -  table des matières  -  page suivante  >