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6- Le temps d'un rêve. (1963- 1968)

 

 

 

6. 1-  Prologue.

 

 

 

 

 

 

 

                                        Rêver, n'est pas merveilleux ... ! Tous les plus beaux moments de la vie se déroulent dans nos rêves qu'à regret on abandonne au lever du jour. Le rêve, c'est un réel bien-être qui s'agite en nous durant les nuits, menant au loin toutes les incommodités de notre monde.

                                       Rêver, c'est revivre vraiment, c'est reprendre son souffle sur les images de nos problèmes qui, pour la circonstance, ne sont que bienfaisant, et si loin de la réalité humaine. Le rêve, c'est une autre face de notre existence qui nous suit comme notre ombre.

                                       Rêver, c'est laisser emporter notre âme dans un monde différent, étrange, irréel, paradoxal ... Le rêve nous empli chaque fois de cette joie sublime, ineffable, mystérieuse, insurpassable ... Mais le rêve dure tout au plus le temps d'une nuit, le temps d'un voyage, le temps d'une saison, le temps d'un amour, le temps de vivre ... Que sont ces temps de notre vie, et que représentent-ils pour nous ? La trame même de notre destin !

                                       À vingt ans, je terminais mes études dans une école militaire et je ne savais pas en quoi, il était bon de formuler des projets d'avenir. J'avais fourni jusqu'alors un travail sérieux qui m'avait valu quelques succès et qui me permit de me distinguer de mes camarades d'études. J'étais fort sensible et nerveux intérieurement, je pris l'habitude de garder pour moi tout je que j'éprouvais, d'agir toujours seul, de ne compter que sur moi-même, de négliger les avis, les conseils, de considérer l'aide et même la présence d'autre comme un obstacle. Je pris l'habitude de ne jamais parler de ce qui me préoccupait, de ne participer à la conversation que parce que la politesse m'y obligeait et de ne l'animer alors que par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait supportable et qui me permettrait de cacher mes véritables pensées. Mes amis même ne tardèrent pas à me reprocher ce manque de naturel et cette difficulté à parler de choses intéressantes ou qui avaient de l'importance à mes yeux. Une autre tendance en découla: un immense désir de liberté, l'horreur de toute contrainte et une grande peur de me forger des chaînes quelles qu'elles soient. Je n'étais bien que seul et c'est aujourd'hui encore mon tempérament.

                                       Il ne faut point conclure de cela que j'étais égoïste: j'étais mon seul intérêt mais je ne me passionnais guère. Mon âme avait besoin de sensibilité mais cet état m'était caché et je ne trouvais pas à le satisfaire, c'est pourquoi je me désintéressais tour à tour de tout ce qui formait mon entourage et qui avait à un moment excité ma curiosité. Dès mon jeune âge, l'idée de la mort à propos de laquelle on voit si souvent les hommes discuter et s'étourdi, m'avait marqué et avait renforcé mon indifférence.

                                       Après quelques mois d'intégration parmi les troupes d'occupation en Allemagne, les jours me paraissaient démesurément longs et me rendait plus maussade. Je me fatiguais de la répétition des mêmes scènes et de ces idées étroites, inflexibles... Le soir, en regardant les lumières qui brillaient dans les demeures d'Aachen, je me transportais par la pensée au milieu de celles-ci. Et je songeais que, sous tant de toits, où pouvait régner une ambiance gaie, heureuse ou monotone, je n'avais pas un ami, parmi ces gens, dont la langue si gutturale m'était bien incompréhensible.

                                       Une plaisanterie fut le premier maillon d'une aventure qui m'enthousiasma. Une annonce, imprimée dans la revue de jeunes: "Salut les copains", récolta quelques 425 lettres de correspondantes qui m'arrivaient des quatre coins du monde et qui vint me surprendre en octobre 1963. J'exploitai d'abords cette opportunité au profit de mes collections, me fournissant du travail sans relâche. Les heures défilaient désormais agréablement. Seulement, il me manquait quelque chose pour remplir les lacunes de mon existence. Dans mes rêves, je parcourais le monde et j'aspirais de toute la force de mes désirs, à un certain idéal. Les relations épistolaires devinrent bientôt si amicales que les entretiens manuscrits s'avérèrent insuffisant. Ainsi la correspondance m'invita aux voyages et mit mon cœur à l'épreuve...

                                       Ma première intrigue eut lieu à Orléans où Françoise me fit découvrir toutes les merveilles de cette ville et me fit venir assister au cérémonial rappelant l'entrée de Jeanne d'Arc du 7 au 8 mai 1964. Et là, coururent déjà quelques confidences et projets. Je me sentais transporté en un siècle d'or, ayant chassé bien loin l'opinion,  les préjugés, toute les passions factices. De beaux jours avaient pris place, où toutes les scènes de la vie ne contenaient que tout ce que nous désirions, paré de vrai plaisir de l'humanité, si délicieux, si purs... Or un jour, au mariage de sa sœur, le 18 juillet 1964, survint un échauffouré de discussions invraisemblables qui creusa un terrible gouffre; celui des cauchemars et de l'oubli faisant fuir tous les rêves dont je m'habituais déjà à partager.

                                       Depuis, mon âme était rempli d'un sentiment d'incertitude quant à la destinée et je me complaisais, à ce sujet, à une sorte de rêverie vague. Les poèmes rappelant combien la vie est éphémère avaient ma préférence. Rien ne valait la peine d'aucun effort. Pourtant, au fur et à mesure que les années passent, ce sentiment à tendance à s'atténuer et c'est assez singulier. Serait-ce qu'il y va de la carrière de l'homme, celle-ci prend un caractère plus strict mais plus réel ? Serait-ce que la vie d'autant plus vraie que les illusions s'en vont ? Dans la nature, la cime des rochers se distingue mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent. Je ne m'intéressais guère à l'impression que je pouvais produire. Ennuyé et distrait, j'occupais mon temps à entreprendre des études par correspondance que je ne menais jamais à bien, à échafauder des projets que je n'exécutais pas et à profiter de plaisirs qui ne m'amusaient point ? Tourmenté d'une émotion vague, je regardais autour de moi; je voulais être aimé et personne qui me parût susceptible d'en prendre. J'avais beau interroger mon cœur, je ne me sentais aucune préférence. Ayant reçu une aimable invitation de la part d'une de mes correspondante, je me rendis jusqu'à ce pays lointain où je fus plongé comme dans un rêve...

 

01- Souvenirs

 

F.J-L mai 1970

 

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