Pages A4 - 214/215. 

   

6. 7- Ce n'était qu'un rêve !

   

 

 

 

 

 

                                        Quand revenait la nuit, nous rejoignons nos rêves, et nous réduisions le monde selon notre volonté. Nous transformions les grandes distances en insignifiants parcours pour se retrouver, Teresa et moi. J'y retrouvais ses yeux, ses lèvres, ses mains, tout son corps et ses pensées. L'heure de rêver revenait avec la nuit, car elle était la femme dont je rêvais, mais... que m'adviendrait-il dans toutes ces intrigues ?

                                       Quand le rideau de brume qui voilait nos visages, se leva enfin, il s'était écoulé bien du temps, et il avait terriblement tout changé. Ce n'était plus le bleu de la mer et l'éclat du soleil qui me firent frémir, mais la neige des montagnes et la pluie qui lave sans cesse nos demeures. Cependant, j'avais à nouveau quitté mon pays pour quelques temps. J'avais retrouvé Teresa, et nous nous promenions souvent: tantôt en une ville de Bavière, tantôt à travers bois et campagnes, tantôt dans le dédale de rue d'une cité Tyrolienne, tantôt au bord d'un lac (du 16 au 18 août 1968). Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes ramenaient entre nous quelques restes d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances variées que nous avions parcourus ensemble avaient attachés à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous remplaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs fugaces traversant la nuit sans la dissiper. Nous avions, pour ainsi dire, d'une certaine mémoire du cœur, mais assez puissante pour que l'idée de nous séparer devinrent plus qu'improbable. Je m'abandonnais à ces émotions, pour me reposer d'une certaine contrainte. J'aurais voulu lui donner des témoignages de tendresse qui la contentassent; je reprenais quelques fois avec elle le langage de l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et décolorées, qui, par un reste de végétation funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre déraciné. 

                                                                                                      Munich

 

                                        La nuit, elle vint à mon hôtel de Munich. Enfin, nous étions seuls, sans parents, amis ou étrangers. Peu à peu, nous ne redécouvrions que nos sentiments au cours des temps, ne s'étaient guère altéré. Bientôt, nous éprouvâmes une terrible passion, un envoûtement inoubliable, qui nous rendait les plus heureux de la Terre. Allions-nous connaître désormais une vie sans problèmes pénibles, et vivre vraiment ? Nous nous sentions emplis d'un bonheur si rare, et pourtant si merveilleux ! Je lui racontais quelques mésaventures et autres faits divers qui ne semblaient plus n'avoir aucune importance. Nous étions les acteurs de notre théâtre de rêve, et notre comédie était d'un réalisme surnaturel. Mais, dans le désordre des éléments, Teresa mariait avec ivresse la confusion et l'euphorie. Dans cette nuit qui s'achevait, nos ombres escortaient aussi nos cauchemars, cette fange des routes de l'erreur laissant des éclaboussures jusque sur nos souvenirs les plus précieux. Au réveil de la réalité qui pleure et qui grince, un autre jour s'était levé. Ce fut un jour d'automne, avec sa symphonie de regrets servant de fond sonore à une complainte d'adieu. Tout comme l'automne, le destin des hommes et des choses, en habit d'arlequin, passe dans un décor d'apothéose, pour nous rappeler que, tout un jour, se brise, se fane ou s'achève, que la jeunesse, l'opulence et la beauté, cela dure, tout au plus, le temps d'une saison. Ce fut en automne que furent déchirées toutes les pages de nos livres d'amour par un égoïsme aveugle, semble-t-il, qui, subitement, avait naquit en elle. Le vent de novembre emporta ainsi, dans un tourbillon de feuilles mortes, un peu de nous, qui ira s'égarer parmi les sables du passé.                                      Innsbruck

 

 

                                       Qu'avais-je fait pour perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre ? Avais-je donné trop de réalité à ce rêve. J'étais devenu affreusement malheureux, je n'avais plus le courage de supporter longuement un tel désappointement; je n'espérais rien, je ne demandais rien; mais je dus voir s'il fallait que je vécusse. Et je m'étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un genre d'égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent, et humilié; je me sus bon gré de renaître à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation longue et honteuse. Je marchais au hasard des nuits, parcourant champs, bois, hameaux où tout est silence. Si quelques pâles lumières perçaient l'obscurité, elles me faisaient penser aux infortunés s'agitant sous la douleur ou luttant contre la mort; mystère inexplicable, dont une expérience journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une inconséquence insensée ! Je me révolte contre la vie, comme si elle ne devait pas finir ! Je répands le malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années misérables que le temps viendra bientôt m'arracher ! Ah ! Renonçons à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes jours se précipiter à demi passée; qu'on s'en empare, qu'on la déchire: on n'en prolongera pas la durée ! Vaut-il encore la peine de la disputer ?

                                       Dès lors, il me fallait enterrer ce rêve et il ne me restait plus des questions demeurées sans réponses: "Teresa, pourquoi me suis-je tant acharné sur toi ? Quel était mon crime ? De t'aimer sans bornes, de ne pouvoir vivre sans toi ! Pourquoi me refuses-tu le pauvre plaisir de savoir ce qui, en moi, t'est devenu détestable ? Pourquoi m'aurais-tu menti et dupé ? L'idée de ma douleur te poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut t'arrêter ! Qu'exiges-tu ? Que je t'oublie ! Ne vois-tu pas que je n'en ai pas la force ? Ah ! C'est à toi, qui ne m'aimes plus, c'est à toi de la trouver, cette force, dans ce cœur lassé de moi, et que tant d'amour ne saurait désarmer. Tu ne me la donneras pas, tu me fais mourir à tes pieds. Est-il un pays où je ne te suive ? Tous mes projets, tu les rejettes impunément. Tous mes sacrifices, tu les nies éperdument. Ce que j'obtiens de plus doux, c'est ton silence. Rien ne peut effacer tes paroles qui retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elles me dévorent, elles abîment tout ce que je fais à présent. Faut-il que je meure pour que tu croies à la véritable passion de mon amour, qui fut toujours imperturbable ? Oui, je mourrai de t'avoir trop aimée, celui que tu ne pouvais plus supporter, que tu regardes comme un obstacle pour une faute faite malgré lui, peut-être... Tu marches seule au sein de cette foule, à laquelle tu fus impatiente de te mêler ! Tu les connaîtras, ces hommes que tu remercies aujourd'hui d'être indifférents; et qui sait, un jour blessée par ces cœurs arides, tu regretteras cet autre dont tu disposais, qui vivait de ton affection, qui eût bravé mille dangers pour ta sauvegarde, et que tu ne daignes plus récompenser d'un regard ! Tout çà, n'était-ce vraiment qu'un rêve, seulement un rêve... (Du 16 au 18 août 1968) (Qu'est-elle devenue? Voir chapitre 7.6)

 

                                             F.J-L : 2 novembre 1970

 

Page précédente  -  page d’accueil  -  table des matières  -  page suivante  >