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7. 2- Réflexions sur 1968 ...

 

 

 

 

 

 

                                    L'année 1968 fut pour moi la plus dramatique année de ma vie. Non pas parce que "Mai 68" représenta le mouvement de grève le plus important du 20e siècle où il y eut des révoltes culturelles, politiques et sociales contestant l'impérialisme et le capitalisme. C'était tout d'abord une révolte étudiante parisienne qui gagna peu à peu la France et le monde entier. Au-delà des remises en cause matérielles et salariales, il s'agissait de revendiquer une autorité oppressante et la libération des mœurs. Mais pour ma part, ce fut une suite d'événements les plus tourmentés et les plus pénibles.

                                    Cela commença le 6 avril où lors d'une mission au 8 TTR à Aix-la-Chapelle, je m'étais rendu au poste frontière d'Eynatten pour aller dédouaner une machine à laver automatique avec essorage que j'avais acheté en Allemagne car j'avais pu avoir 33% de réduction. C'est aussi en vue de pouvoir l'embarquer vers le Portugal dans un container avec d'autres objets et notamment de la vaisselle. Malheureusement, cela pris beaucoup de temps et mon commandant d'unité, qui ne m'en aurait pas donné l'autorisation, en avait été informé. C'était aussi le seul officier qui ne m'appréciait pas et ne me permit pas de me défendre car il était plutôt dictateur. Il voulut m'infliger une sanction exemplaire, c'est ainsi qu'il supprima mon congé pour le Portugal que le colonel chef de corps m'avait accordé quelques jours plus tôt. Comme le voyage était prévu pour le 8, il ne m'était plus possible de me faire rembourser le billet d'avion. D'autre part, Teresa m'avait écrit ne pouvoir être sûr de m'aimer, que son futur était sans enthousiasme et la rendait malheureuse, parce que l'on ne se voyait que rarement, etc. Et d'une autre, je ne pouvais pas revoir mon "père" qui était malade puisque je n'étais pas autorisé à rentrer, mais c'est plus tard que j'ai su qu'il avait le cancer des os. Devant ce dilemme, je pris la décision de partir quand même sans permission en passant par un poste frontière dans les bois que je connaissais où il n'y avait qu'un douanier allemand. Après huit jours d'absences illégales, je fus porté déserteur par mon commandant qui fit intervenir la gendarmerie chez mes parents et mon père le prit très mal. Pour lui être recherché par les gendarmes était un très grand déshonneur et décida de me déshérité en tant que légataire universelle. C'est ainsi qu'à la mort de ma "mère" en 1982 qui avait respecté sa parole, je n'ai reçu que 1/28e de leur biens comme mes frères et sœurs.

                                    Quand le 22 avril, je réintégrais la caserne, je fus mis en prison près de Cologne, mais je n'y suis resté que trois jours. Car survint, à ma grande stupeur, le décès de mon père que j'aimais beaucoup et je fus aussitôt libéré. C'est le 8 mai que je passais, libre, devant le Conseil de Guerre à Cologne où je risquais trois ans d'emprisonnement. Mon avocat expliqua habillement toutes les circonstances et que c'était pour faire des démarches en vue de m'établir au Portugal après la fin de mon engagement qui se termine le 9 septembre 1968. Pour preuve, je montrais au tribunal la vingtaine de réponses reçues à mes demandes d'emplois dans ce pays mais que j'ai dû leur laisser. J'invoquais aussi que pour ne pas compromettre mon projet, je devais garder un casier judiciaire vierge. Alors convaincu, le juge m'accorda la suspension du prononcé, c’est-à-dire que si je n'ai pas d'autre jugement pour d'autres affaires pendant cinq ans, aucune peine ne serait prononcée. Evidemment, ce fut pour moi un grand ouf de soulagement, bien que finalement cela ne servit à rien. Je me rends bien compte que c'était de la folie de ma part, aveuglé par l'amour que je portais pour Teresa et qui m'aurais fait faire n'importe quoi ! Durant ce séjour au Portugal, son père nous avait emmenés près de Porto, à Rio Tinto, où il me présenta à toute sa famille lors d'un grand banquet.

                                    J'appris que mon père avait demandé à sa belle-sœur, tante Zabette, de veillé sur sa femme après sa mort, car en tant que célibataire, je devais rester à la caserne de Düren la plupart du temps et que je n'avais que de rare permission pour revenir en Belgique, priorité étant donnée aux mariés. Ainsi, dès son décès, elle vint s'installer avec Dédé son compagnon soit disant pour aider ma mère qui en réalité faisait toute les basses besognes et les nourrissaient. Un jour lorsque je tentais de mettre de l'ordre, cette tante me dit sèchement que je n'étais pas l'homme de la maison dans le sens que je n'avais rien à dire parce que en réalité ma deuxième maman est une tante tout comme elle! Je n'en revenais pas d'une telle virulence dans ses propos qui m'avait abasourdi. En somme, je n'avais plus de chez moi ? Cela dura près d'un an quand finalement, exaspérée par ses comportements, ma "mère" ne la supportait plus et la prié de retourner chez elle à Huy, et ainsi retrouver mon "chez moi".

                                    Par la suite, ce fut de nouvelles manœuvres, dans l'Eifel du 10 au 14 juin, Green Carolo en Belgique du 24 au 27 juin durant lequel je pus, grâce au commandant Lepape (OTR) qui m'appréciait beaucoup, passer voir ma mère, une fois en hélicoptère et lors du retour en Allemagne avec toute la colonne de véhicule militaire. Autant dire que mon passage fut très remarqué par tout le village. Dans sa lettre du 14 juin, Teresa disait qu'à 20 ans elle pouvait encore rester chez ses parents pour se marier avec moi en 1970, après ses études. Je lui fais remarquer que j'ai déjà 25 ans, à laquelle elle me répondit qu'elle pourrait se décider de venir habiter en Belgique car il serait peut-être plus simple que je trouve d'abord du travail en Belgique dans une société qui pourrait m'envoyer par la suite au Portugal et je fis des démarches en ce sens. Je participais à diverses marches, dont celui de Rheindallen de 40 km le 3 juillet mais avec l'équipement complet comme celui des commandos, casque, mitraillette, sac à dos et ensuite celui de Nimègue aux Pays-Bas du 16 au 19 juillet, qui est de 200 km en 4 jours et en tenue militaire plus légère.

                                    Vint ensuite un congé du 2 au 25 août en Belgique dont trois à Munich, du 16 au 18 où je pus retrouver Teresa qui y suivait des cours au Johannes Kolleg. Elle était souvent accompagnée par son amie Clara et quand nous étions seuls, elle semblait très distante ou trouvait un prétexte pour ne pas me voir en soirée. Ce qui m'exaspéra et face à ses incertitudes, je lui ai dit que j'avais passé une soirée avec une prostituée alors qu'il n'en était rien, je m'étais consolé dans l'alcool dans un café. Alors la dernière nuit, elle voulut la passé avec moi à l'hôtel pour tester ses sentiments physiques à mon égard disait-elle? Bien qu'une nuit ne pouvait rien prouvé et le lendemain, j'avais une longue route à faire. J'aurais pu en profiter pour essayer de la mettre enceinte mais je ne voulais pas lui faire supporter les conséquences sans certitude d'avenir et préserver sa virginité jusqu'au mariage. S'en suivi dès son retour qu'elle m'écrivit que je lui laisse le temps de réfléchir pour ne pas me faire souffrir. Le 8 septembre, je fus mis en congé illimité de l'armée et versé dans la réserve dont je demandais d'en être déchargé au plus tôt. Et le 10 octobre, elle m'annonça qu'après son voyage en Allemagne, elle était devenue complètement adulte, qu'elle avait menti à elle-même et qu'elle regrette de m'avoir donné de faux espoir. Que si elle se mariait avec moi ce serait sans amour, alors elle pourrait être une amie mais pas ma femme. Qu'en réalité, elle ne m'aimait pas et pensais qu'au lit, elle aurait pu m'aimer et ajouta: "tu peux me détester, des mots ne servent à rien, mais ne vas pas te tuer par amour d'une femme. Je sais que je suis cruelle et que ce n'est pas ce que tu attendais de moi mais un jour tu me remercieras et plus tard, on se retrouvera pour nous raconter nos aventures".

                                    Ce fut la plus terrible nouvelle qui me foudroya, j'étais complétement désemparé, je n'avais plus envie de rien, je ne cherchais plus du travail, je ne sortais plus. Je restais près de ma mère où je ne faisais que dormir. Et je ne sais toujours pas trop pourquoi cela est arrivé ? Je me fis quand même engager chez un revendeur de radio, TV et électroménager de Namur le 1er novembre 1968 mais sans aucun but (Voir chapitre 8.1). Le 4 août 1969, je finis par répondre à une offre dont j'avais fait la demande un an plus tôt, chez AEG-TELEFUNKEN à Ixelles. Après 3 ans et demi d'errements, je remontais peu à peu la pente jusqu'au 20 mai 1972 où je rencontrais celle qui allait devenir ma femme (Voir chapitre 9.1). Ainsi cette année 1968 fut la plus sombre de toute ma vie.

 

"Cœur blessé, torturé
par tout le mal que tu m'as fait
au fond c'était perdu d'avance
il ne reste aucune chance
alors adieu moi je m'en vais


J'ai le cœur blessé
à tout jamais
il y a de quoi vous rendre fou
quand on a tout perdu d'un coup

adieu je m'en vais le cœur gros
il faut croire que c'était trop beau


Cœur blessé, torturé
par tout le mal que tu m'as fait
rien ne pourra calmer ma peine
je sais, quoi qu'il advienne,
je ne pourrai plus t'oublier


J'ai le cœur blessé
à tout jamais... "            (Pétula Clark)


 

                                             F.J-L : juillet 1972

 

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